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Poésies




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Poésies

Les étrennes des orphelins

I



La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement

De deux enfants le triste et doux chuchotement.

Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,

Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève

- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;

Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux;

Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,

Laissant trainer les plis de sa robe neigeuse,

Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant

II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,

Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.

Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure

Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or

Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor

Son refrain métallique et son globe de verre

- Puis, la chambre est glacéeon voit trainer à terre,

Epars autour des lits, des vêtements de deuil:

L'apre bise d'hiver qui se lamente au seuil

Souffle dans le logis son haleine morose!

On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose

- Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,

De mère au frais sourire, aux regards triomphants?

Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,

D'exciter une flamme à la cendre arrachée,

D'amonceler sur eux la laine de l'édredon

Avant de les quitter en leur criant: pardon.

Elle n'a point prévu la froideur matinale,

Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?

- Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,

C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,

Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,

Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches!

- Et là, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,

Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;

Un nid que doit avoir glacé la bise amère

III

Votre coeur l'a compris: - ces enfants sont sans mère.

Plus de mère au logis! - et le père est bien loin!

- Une vieille servante, alors, en a pris soin.

Les petits sont tout seuls en la maison glacée;

Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée

S'éveille, par degrés, un souvenir riant

C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant:

- Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes!

Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes

Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,

Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,

Tourbillonner, danser une danse sonore,

Puis fuir sous les rideaux, puis reparaitre encore!

On s'éveillait matin, on se levait joyeux,

La lèvre affriandée, en se frottant les yeux

On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,

Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,

Et les petits pieds nus effleurant le plancher,

Aux portes des parents tout doucement toucher

On entrait! Puis alors les souhaits en chemise,

Les baisers répétés, et la gaieté permise!

IV

Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois!

- Mais comme il est changé, le logis d'autrefois:

Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,

Toute la vieille chambre était illuminée;

Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,

Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer

- L'armoire était sans clefs! sans clefs, la grande armoire!

On regardait souvent sa porte brune et noire

Sans clefs! c'était étrange! on rêvait bien des fois

Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,

Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure

Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure

- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui:

Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui;

Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises:

Partant, point de baisers, point de douces surprises!

Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!

- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,

Silencieusement tombe une larme amère,

Ils murmurent: 'Quand donc reviendra notre mère?'

V

Maintenant, les petits sommeillent tristement:

Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,

Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible!

Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!

- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,

Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,

Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,

Souriante, semblait murmurer quelque chose

- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,

Doux geste du réveil, ils avancent le front,

Et leur vague regard tout autour d'eux se pose

Ils se croient endormis dans un paradis rose

Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu

Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu;

La nature s'éveille et de rayons s'enivre

La terre, demie-nue, heureuse de revivre,

A des frissons de joie aux baisers du soleil

Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil:

Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,

La bise sous le seuil a fini par se taire

On dirait qu'une fée a passé dans cela!

- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,

Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,

De la nacre et du jais aux reflets scintillants;

Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or: 'A NOTRE MERE!'

..

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:

Rêveur, j'en sentirai la fraicheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:

Mais l'amour infini me montera dans l'ame,

Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

Mars 1870.

Soleil et chair

I

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,

Verse l'amour brûlant à la terre ravie,

Et, quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang;

Que son immense sein, soulevé par une ame,

Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,

Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons!

Et tout croit, et tout monte!

- O Vénus, ô Déesse!

Je regrette les temps de l'antique jeunesse,

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux

Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde!

Je regrette les temps où la sève du monde,

L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers!

Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;

Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre

Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;

Où, debout sur la plaine, il entendait autour

Répondre à son appel la Nature vivante;

Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,

La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu

Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu!

Je regrette les temps de la grande Cybèle

Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle,

Sur un grand char d'airain, les splendides cités;

Son double sein versait dans les immensités

Le pur ruissellement de la vie infinie.

L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,

Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.

- Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.

Misère! Maintenant il dit: Je sais les choses,

Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.

- Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est Roi,

L'Homme est Dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi!

Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle,

Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle;

S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté

Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté

Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,

Montra son nombril rose où vint neiger l'écume,

Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,

Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs!

II

Je crois en toi! Je crois en toi! Divine mère,

Aphrodite marine! - Oh! la route est amère

Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix;

Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois!

- Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste.

Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste,

Parce qu'il a sali son fier buste de dieu,

Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,

Son corps Olympien aux servitudes sales!

Oui, même après la mort, dans les squelettes pales

Il veut vivre, insultant la première beauté!

- Et l'Idole où tu mis tant de virginité,

Où tu divinisas notre argile, la Femme,

Afin que l'Homme pût éclairer sa pauvre ame

Et monter lentement, dans un immense amour,

De la prison terrestre à la beauté du jour,

La Femme ne sait plus même être Courtisane!

- C'est une bonne farce! et le monde ricane

Au nom doux et sacré de la grande Vénus!

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!

- Car l'Homme a fini! l'Homme a joué tous les rôles!

Au grand jour, fatigué de briser des idoles

Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,

Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux!

L'idéal, la pensée invincible, éternelle,

Tout; le dieu qui vit, sous son argile charnelle,

Montera, montera, brûlera sous son front!

Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,

Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,

Tu viendras lui donner la Rédemption sainte!

- Splendide, radieuse, au sein des grandes mers

Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers

L'Amour infini dans un infini sourire!

Le Monde vibrera comme une immense lyre

Dans le frémissement d'un immense baiser!

- Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser.

.

O! L'Homme a relevé sa tête libre et fière!

Et le rayon soudain de la beauté première

Fait palpiter le dieu dans l'autel de la chair!

Heureux du bien présent, pale du mal souffert,

L'Homme veut tout sonder, - et savoir! La Pensée,

La cavale longtemps, si longtemps oppressée

S'élance de son front! Elle saura Pourquoi!

Qu'elle bondisse libre, et l'Homme aura la Foi!

- Pourquoi l'azur muet et l'espace insondable?

Pourquoi les astres d'or fourmillant comme un sable?

Si l'on montait toujours, que verrait-on là-haut?

Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau

De mondes cheminant dans l'horreur de l'espace?

Et tous ces mondes-là, que l'éther vaste embrasse,

Vibrent-ils aux accents d'une éternelle voix?

- Et l'Homme, peut-il voir? peut-il dire: Je crois?

La voix de la pensée est-elle plus qu'un rêve?

Si l'homme nait si tôt, si la vie est si brève,

D'où vient-il? Sombre-t-il dans l'Océan profond

Des Germes, des Foetus, des Embryons, au fond

De l'immense Creuset d'où la Mère-Nature

Le ressuscitera, vivante créature,

Pour aimer dans la rose, et croitre dans les blés?

Nous ne pouvons savoir! - Nous sommes accablés

D'un manteau d'ignorance et d'étroites chimères!

Singes d'hommes tombés de la vulve des mères,

Notre pale raison nous cache l'infini!

Nous voulons regarder: - le Doute nous punit!

Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile

- Et l'horizon s'enfuit d'une fuite éternelle!

Le grand ciel est ouvert! les mystères sont morts

Devant l'Homme, debout, qui croise ses bras forts

Dans l'immense splendeur de la riche nature!

Il chante et le bois chante, et le fleuve murmure

Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour!

- C'est la Rédemption! c'est l'amour! c'est l'amour!

IV

O splendeur de la chair! ô splendeur idéale!

O renouveau d'amour, aurore triomphale

Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,

Kallipyge la blanche et le petit Eros

Effleureront, couverts de la neige des roses,

Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses!

- O grande Ariadné, qui jette tes sanglots

Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,

O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,

Tais-toi! Sur son char d'or brodé de noirs raisins,

Lysios, promené dans les champs Phrygiens

Par les tigres lascifs et les panthères rousses,

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

- Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant

Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc

Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.

Il tourne lentement vers elle son oeil vague;

Elle, laisse trainer sa pale joue en fleur

Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt

Dans un divin baiser, et le flot qui murmure

De son écume d'or fleurit sa chevelure.

- Entre le laurier-rose et le lotus jaseur

Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur

Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;

- Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,

Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,

Etale fièrement l'or de ses larges seins

Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,

- Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire

Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,

S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!

Par la lune d'été vaguement éclairée,

Debout, nue, et rêvant dans sa paleur dorée

Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,

Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile,

La Dryade regarde au ciel silencieux

- La blanche Séléné laisse flotter son voile,

Craintive, sur les pieds du bel Endymion,

Et lui jette un baiser dans un pale rayon

- La Source pleure au loin dans une longue extase

C'est la nymphe qui rêve, un coude sur son vase,

Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.

- Une brise d'amour dans la nuit a passé,

Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,

Majestueusement debout, les sombres Marbres,

Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,

- Les Dieux écoutent l'homme et le Monde infini!

29 avril 1870.

Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchées en ses longs voiles

- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,

Voici plus de mille ans que sa douce folie

Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle

Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;

Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;

Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,

Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile:

- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

O pale Ophélia! belle comme la neige!

Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!

C'est que les vents tombant des grand monts de Norvège

T'avaient parlé tout bas de l'apre liberté;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,

A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;

Que ton coeur écoutait le chant de la Nature

Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;

C'est que la voix des mers folles, immense rale,

Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;

C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pale,

Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!

Tu te fondais à lui comme une neige au feu:

Tes grandes visions étranglaient ta parole

- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu!

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles

Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;

Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,

La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

15 mai 1870.

Le bal des pendus

Au gibet noir, manchot aimable,

Dansent, dansent les paladins,

Les maigres paladins du diable,

Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate

Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,

Et, leur claquant au front un revers de savate,

Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:

Comme des orgues noirs, les poitrines à jour

Que serraient autrefois les gentes damoiselles,

Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse!

On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!

Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!

Belzébuth enragé racle ses violons!

O durs talons, jamais on n'use sa sandale!

Presque tous ont quitté la chemise de peau;

Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.

Sur les cranes, la neige applique un blanc chapeau:

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,

Un morceau de chair tremble à leur maigre menton:

On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,

Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes!

Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!

Les loups vont répondant des forêts violettes:

A l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres

Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés

Un chapelet d'amour sur leur pales vertèbres:

Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!

Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre

Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou

Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre:

Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque

Avec des cris pareils à des ricanements,

Et, comme un baladin rentre dans la baraque,

Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,

Dansent, dansent les paladins,

Les maigres paladins du diable,

Les squelettes de Saladins.

Le chatiment de Tartufe

Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous

Sa chaste robe noir, heureux, la main gantée,

Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux,

Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait, 'Oremus', - un Méchant

Le prit rudement par son oreille benoite

Et lui jeta des mots affreux, en arrachant

Sa chaste robe noire autour de sa peau moite!

Chatiment! Ses habits étaient déboutonnés,

Et le long chapelet des péchés pardonnés

S'égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pale!

Donc, il se confessait, priait, avec un rale!

L'homme se contenta d'emporter ses rabats

- Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas!

Le forgeron

Palais des Tuileries, vers le 10 août 92.

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant

D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant

Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,

Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour

Que le Peuple était là, se tordant tout autour,

Et sur les lambris d'or trainant sa veste sale.

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pale

Pale comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,

Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait

Car ce maraud de forge aux énormes épaules

Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,

Que cela l'empoignait au front, comme cela!

'Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la

Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres:

Le Chanoine au soleil filait des patenôtres

Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or.

Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor

Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache

Nous fouaillaient. - Hébétés comme des yeux de vache,

Nos yeux ne pleuraient plus; nous allions, nous allions,

Et quand nous avions mis le pays en sillons,

Quand nous avions laissé dans cette terre noire

Un peu de notre chair nous avions un pourboire:

On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit;

Nos petits y faisaient un gateau fort bien cuit.

'Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,

C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.

Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin

Dans les granges entrer des voitures de foin

Enormes? De sentir l'odeur de ce qui pousse,

Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse?

De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,

De penser que cela prépare bien du pain?

Oh! plus fort, on irait, au fourneau qui s'allume,

Chanter joyeusement en martelant l'enclume,

Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,

Etant homme, à la fin! de ce que donne Dieu!

- Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire!

'Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire,

Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,

Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau,

Et me dise: Mon gars, ensemence ma terre;

Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,

Me prendre mon garçon comme cela, chez moi!

- Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,

Tu me dirais: Je veux! - Tu vois bien, c'est stupide.

Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,

Tes officiers dorés, tes mille chenapans,

Tes palsembleu batards tournant comme des paons:

Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles

Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,

Et nous dirons: C'est bien: les pauvres à genoux!

Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous!

Et tu te soûleras, tu feras belle fête.

- Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête!

'Non. Ces saletés-là datent de nos papas!

Oh! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas

Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.

Cette bête suait du sang à chaque pierre

Et c'était dégoûtant, la Bastille debout

Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout

Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!

- Citoyen! citoyen! c'était le passé sombre

Qui croulait, qui ralait, quand nous primes la tour!

Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour.

Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.

Et, comme des chevaux, en soufflant des narines

Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là

Nous marchions au soleil, front haut, - comme cela, -

Dans Paris! On venait devant nos vestes sales.

Enfin! Nous nous sentions Hommes! Nous étions pales,

Sire, nous étions soûls de terribles espoirs:

Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,

Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,

Les piques à la main; nous n'eûmes pas de haine,

- Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux!

..

'Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!

Le tas des ouvriers a monté dans la rue,

Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue

De sombres revenants, aux portes des richards.

Moi, je cours avec eux assommer les mouchards:

Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,

Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,

Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!

- Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais

Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes

Pour se les renvoyer comme sur des raquettes

Et, tout bas, les malins! se disent ' Qu'ils sont sots!'

Pour mitonner des lois, coller de petits pots

Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S'amuser à couper proprement quelques tailles,

Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,

- Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux! -

Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes,

C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats

Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats

Que tu nous sers, bourgeois, quand nous somme féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses!'

Il le prend par le bras, arrache le velours

Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours

Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,

La foule épouvantable avec des bruits de houle,

Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,

Avec ses batons forts et ses piques de fer,

Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,

Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges:

L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout

Au roi pale et suant qui chancelle debout,

Malade à regarder cela!

                             'C'est la Crapule,

Sire. Ca bave aux murs, ça monte, ça pullule:

- Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!

Je suis un forgeron: ma femme est avec eux,

Folle! Elle croit trouver du pain aux Tuileries!

- On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

J'ai trois petits. Je suis crapule. - Je connais

Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets

Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille:

C'est la crapule. - Un homme était à la Bastille,

Un autre était forçat: et tous deux, citoyens

Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens:

On les insulte! Alors, ils ont là quelque chose

Qui leur fait mal, allez! C'est terrible, et c'est cause

Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,

Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez!

Crapule. - Là-dedans sont des filles, infames

Parce que, - vous saviez que c'est faible, les femmes -

Messeigneurs de la cour, - que ça veut toujours bien, -

Vous leur avez craché sur l'ame, comme rien!

Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

..

'Oh! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle

Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,

Qui dans ce travail-là sentent crever leur front,

Chapeau bas, mes bourgeois! Oh! ceux-là, sont les Hommes!

Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes

Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,

Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,

Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes,

Où, lentement vainqueur, il domptera les choses

Et montera sur Tout, comme sur un cheval!

Oh! splendides lueurs des forges! Plus de mal,

Plus! - Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible:

Nous saurons! - Nos marteaux en main, passons au crible

Tout ce que nous savons: puis, Frères, en avant!

Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant

De vivre simplement, ardemment, sans rien dire

De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire

D'une femme qu'on aime avec un noble amour:

Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,

Ecoutant le devoir comme un clairon qui sonne:

Et l'on se sentirait très heureux; et personne,

Oh! personne, surtout, ne vous ferait ployer!

On aurait un fusil au-dessus du foyer

'Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille.

Que te disais-je donc? Je suis de la canaille!

Il reste des mouchards et des accapareurs.

Nous sommes libres, nous! Nous avons des terreurs

Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure

Je parlais de devoir calme, d'une demeure

Regarde donc le ciel! - C'est trop petit pour nous,

Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux!

Regarde donc le ciel! - Je rentre dans la foule,

Dans la grande canaille effroyable, qui roule,

Sire, tes vieux canons sur les sales pavés:

- Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés!

- Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,

Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France

Poussent leurs régiments en habits de gala,

Eh bien, n'est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là!'

..

- Il reprit son marteau sur l'épaule.

                                    La foule

Près de cet homme-là se sentait l'ame soûle,

Et, dans la grande cour, dans les appartements,

Où Paris haletait avec des hurlements,

Un frisson secoua l'immense populace.

Alors, de sa main large et superbe de crasse,

Bien que le roi ventru suat, le Forgeron,

Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front!

Morts de Quatre-vingt-douze

' Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc.'

                       Paul de CASSAGNAC.

                       Le Pays.

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,

Qui, pales du baiser fort de la liberté,

Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse

Sur l'ame et sur le front de toute humanité;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,

Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons,

O Soldats que la Mort a semés, noble Amante,

Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,

Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie,

O million de Christs aux yeux sombres et doux;

Nous vous laissions dormir avec la République,

Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.

- Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!

 

Fait à Mazas, 3 septembre 1870.

A la musique

 Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,

Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,

Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs

Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,

Balance ses schakos dans la Valse des fifres:

- Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;

Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs:

Les gros bureaux bouffis trainent leurs grosses dames

Auprès desquelles vont, officieux cornacs,

Celles dont les volants ont des airs de réclames;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités

Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,

Fort sérieusement discutent les traités,

Puis prisent en argent, et reprennent: 'En somme!'

Epatant sur son banc les rondeurs de ses reins,

Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,

Savoure son onnaing d'où le tabac par brins

Déborde - vous savez, c'est de la contrebande; -

Le long des gazons verts ricanent les voyous;

Et, rendus amoureux par le chant des trombones,

Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious

Caressent les bébés pour enjôler les bonnes

- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,

Sous les marronniers verts les alertes fillettes:

Elles le savent bien; et tournent en riant,

Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot: je regarde toujours

La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles:

Je suis, sous le corsage et les frêles atours,

Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas

- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.

Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas

- Et mes désirs brutaux s'accrochent à leurs lèvres

Vénus Anadyomède

Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête

De femme à cheveux bruns fortement pommadés

D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,

Avec des déficits assez mal ravaudés;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates

Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort;

Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor;

La graisse sous la peau parait en feuilles plates;

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût

Horrible étrangement; on remarque surtout

Des singularités qu'il faut voir à la loupe

Les reins portent deux mots gravés: Clara Venus;

- Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

27 juillet 1870.

Première soirée

- Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d'aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

- Je regardai, couleur de cire

Un petit rayon buissonnier

Papillonner dans son sourire

Et sur son sein, - mouche ou rosier.

- Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un doux rire brutal

Qui s'égrenait en claires trilles,

Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent: 'Veux-tu en finir!'

- La première audace permise,

Le rire feignait de punir!

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux:

- Elle jeta sa tête mièvre

En arrière: 'Oh! c'est encor mieux!

Monsieur, j'ai deux mots à te dire'

- Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D'un bon rire qui voulait bien

- Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Les réparties de Nina

LUI - Ta poitrine sur ma poitrine,

                Hein? nous irions,

         Ayant de l'air plein la narine,

                Aux frais rayons

         Du bon matin bleu, qui vous baigne

                Du vin de jour?

         Quand tout le bois frissonnant saigne

                Muet d'amour

         De chaque branche, gouttes vertes,

                Des bourgeons clairs,

         On sent dans les choses ouvertes

                Frémir des chairs:

         Tu plongerais dans la luzerne

                Ton blanc peignoir,

         Rosant à l'air ce bleu qui cerne

                Ton grand oeil noir,

         Amoureuse de la campagne,

                Semant partout,

         Comme une mousse de champagne,

                Ton rire fou:

         Riant à moi, brutal d'ivresse,

                Qui te prendrais

         Comme cela, - la belle tresse,

                Oh! - qui boirais

         Ton goût de framboise et de fraise,

                O chair de fleur!

         Riant au vent vif qui te baise

                Comme un voleur,

         Au rose, églantier qui t'embête

                Aimablement:

         Riant surtout, ô folle tête,

                A ton amant!

         Dix-sept ans! Tu seras heureuse!

                Oh! les grands prés,

         La grande campagne amoureuse!

                - Dis, viens plus près!

         - Ta poitrine sur ma poitrine,

                Mêlant nos voix,

         Lents, nous gagnerions la ravine,

                Puis les grands bois!

         Puis, comme une petite morte,

                Le coeur pamé,

         Tu me dirais que je te porte,

                L'oeil mi-fermé

         Je te porterais, palpitante,

                Dans le sentier:

         L'oiseau filerait son andante:

                Au Noisetier

         Je te parlerais dans ta bouche;

                J'irais, pressant

         Ton corps, comme une enfant qu'on couche,

                Ivre du sang

         Qui coule, bleu, sous ta peau blanche

                Aux tons rosés:

         Et te parlant la langue franche

                Tiens! - que tu sais

         Nos grands bois sentiraient la sève,

                Et le soleil

         Sablerait d'or fin leur grand rêve

                Vert et vermeil.

.

         Le soir? Nous reprendrons la route

                Blanche qui court

         Flanant, comme un troupeau qui broute,

                Tout à l'entour

         Les bons vergers à l'herbe bleue,

                Aux pommiers tors!

         Comme on les sent toute une lieue

                Leurs parfums forts!

         Nous regagnerons le village

                Au ciel mi-noir;

         Et ça sentira le laitage

                Dans l'air du soir;

         Ca sentira l'étable, pleine

                De fumiers chauds,

         Pleine d'un lent rythme d'haleine,

                Et de grands dos

         Blanchissant sous quelque lumière;

                Et, tout là-bas,

         Une vache fientera, fière,

                A chaque pas

         - Les lunettes de la grand-mère

                Et son nez long

         Dans son missel; le pot de bière

                Cerclé de plomb,

         Moussant entre les larges pipes

                Qui, cranement,

         Fument: les effroyables lippes

                Qui, tout fumant,

         Happent le jambon aux fourchettes

                Tant, tant et plus:

         Le feu qui claire les couchettes

                Et les bahuts.

         Les fesses luisantes et grasses

                D'un gros enfant

         Qui fourre, à genoux, dans les tasses,

                Son museau blanc

         Frôlé par un mufle qui gronde

                D'un ton gentil,

         Et pourlèche la face ronde

                Du cher petit

         Noire, rogue au bord de sa chaise,

                Affreux profil,

         Une vieille devant la braise

                Qui fait du fil;

         Que de choses verrons-nous, chère,

                Dans ces taudis,

         Quand la flamme illumine, claire,

                Les carreaux gris!

         - Puis, petite et toute nichée,

                Dans les lilas

         Noirs et frais: la vitre cachée,

                Qui rit là-bas

         Tu viendras, tu viendras, je t'aime!

                Ce sera beau.

         Tu viendras, n'est-ce pas, et même

ELLE - Et mon bureau?

15 août 1870.

Les effarés

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s'allume,

        Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère! -

Regardent le boulanger faire

        Le lourd pain blond

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pate grise, et qui l'enfourne

        Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

        Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,

Au souffle du soupirail rouge,

        Chaud comme un sein.

Et quand pendant que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune,

        On sort le pain;

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

        Et les grillons;

Quand ce trou chaud souffle la vie;

Ils ont leur ame si ravie

        Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits plein de givre,

        - Qu'ils sont là, tous,

Collant leur petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses

        Entre les trous,

Mais bien bas, - comme une prière

Repliés vers cette lumière

        Du ciel rouvert,

- Si fort, qu'ils crèvent leur culotte,

- Et que leur lange blanc tremblote

        Au vent d'hiver

20 septembre 1870.

Roman

I

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,

Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!

- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!

L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière;

Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -

A des parfums de vigne et des parfums de bière

II

- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon

D'azur sombre, encadré d'une petite branche,

Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond

Avec de doux frissons, petite et toute blanche

Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête

On divague; on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête

III

Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,

- Lorsque, dans la clarté d'un pale réverbère,

Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

Tout en faisant trotter ses petites bottines,

Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif

- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.

Vous êtes amoureux. - Vos sonnets la font rire.

Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.

- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire!

- Ce soir-là, - vous rentrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade

- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

29 septembre 1870.

Le mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;

Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie

Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;

- Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,

Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!

- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées

Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;

Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées

Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,

Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!

Rages des Césars

L'Homme pale, le long des pelouses fleuries,

Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents:

L'Homme pale repense aux fleurs des Tuileries

- Et parfois son oeil terne a des regards ardents

Car l'Empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie!

Il s'était dit: 'Je vais souffler la Liberté

Bien délicatement, ainsi qu'une bougie!'

La liberté revit! Il se sent éreinté!

Il est pris. - Oh! quel nom sur ses lèvres muettes

Tressaille? Quel regret implacable le mord?

On ne le saura pas. L'Empereur a l'oeil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes

- Et regarde filer de son cigare en feu,

Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Rêvé pour l'hiver

A *** Elle,

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose

                 Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

                 Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,

                 Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

                 De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée

Un petit baiser, comme une folle araignée,

                 Te courra par le cou

Et tu me diras: 'Cherche!' en inclinant la tête,

- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

                 - Qui voyage beaucoup

En wagon, le 7 octobre 1870.

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent; où le soleil, de la montagne fière,

Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pale dans son lit vert ou la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme:

Nature, berce-le chaudement: il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 Octobre 1870.

Au cabaret vert, cinq heures du soir

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.

- Au Cabaret-Vert: je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table

Verte: je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. - Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

- Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure! -

Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse

D'ail, - et m'emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre 1870.

La maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j'écoutais l'horloge, - heureux et coi.

La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,

- Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser;

- Puis, comme ça, - bien sûr, pour avoir un baiser, -

Tout bas: 'Sens donc, j'ai pris une froid sur la joue'

Charleroi, octobre 1870.

L'éclatante victoire de Sarrebrück

REMPORTEE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!

Gravure belge brillamment colorée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada

Flamboyant; très heureux, - car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms!

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et: 'Vive l'Empereur!!!' - Son voisin reste coi

Un schako surgit, comme un soleil noir - Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, - présentant ses derrières -: ' De quoi?'

Octobre 1870.

Le buffet

C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons;

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 1870.

Ma bohème

(Fantaisie)

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;

Mon paletot aussi devenait idéal:

J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal;

Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Les corbeaux

Seigneur, quand froide est la prairie,

Quand dans les hameaux abattus,

Les longs angelus se sont tus

Sur la nature défleurie

Faites s'abattre des grands cieux

Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,

Les vents froids attaquent vos nids!

Vous, le long des fleuves jaunis,

Sur les routes aux vieux calvaires,

Sur les fossés et sur les trous

Dispersez-vous, ralliez-vous!

Par milliers, sur les champs de France,

Où dorment des morts d'avant-hier,

Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,

Pour que chaque passant repense!

Sois donc le crieur du devoir,

O notre funèbre oiseau noir!

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,

Mat perdu dans le soir charmé,

Laissez les fauvettes de mai

Pour ceux qu'au fond du bois enchaine,

Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,

La défaite sans avenir.

Les assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues

Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,

Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

Comme les floraisons lépreuses des vieux murs;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques

Leurs fantasque ossature aux grands squelettes noirs

De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques

S'entrelacent pour les matins et pour les soirs!

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,

Sentant les soleils vifs percaliser leur peau

Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,

Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés: culottée

De brun, la paille cède aux angles de leurs reins;

L'ame des vieux soleils s'allume, emmaillotée

Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,

Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

- Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage

Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,

Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage!

Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves

Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,

Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves

Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors!

Puis ils ont une main invisible qui tue:

Au retour, leur regard filtre ce venin noir

Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,

Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,

Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever

Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales

Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,

Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,

De vrais petits amours de chaises en lisière

Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule

Les bercent, le long des calices accroupis

Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules

- Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

Tête de faune

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie

De fleurs splendides où le baiser dort,

Vif et crevant l'exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux

Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches.

Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux

Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -

Son rire tremble encore à chaque feuille

Et l'on voit épeuré par un bouvreuil

Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.

Les douaniers

Ceux qui disent: Cré Nom, ceux qui disent macache,

Soldats, marins, débris d'Empire, retraités,

Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités

Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.



Pique aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,

Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache,

Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache,

Exercer nuitamment leur terribles gaités!

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.

Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.

'Pas de ça, les anciens! Déposez les ballots!'

Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,

Le Douanier se tient aux appas contrôlés!

Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés!

Oraison du soir

Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier,

Empoignant une chope à fortes cannelures,

L'hypogastre et col cambrés, une Gambier

Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,

Mille Rêves en moi font de douces brûlures:

Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier

Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,

Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,

Et me recueille, pour lacher l'acre besoin:

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,

Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,

Avec l'assentiment des grands héliotropes.

Chant de guerre parisien

Le Printemps est évident, car

Du coeur des Propriétés vertes,

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes!

O Mai! quels délirants culs-nus!

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Ecoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières!

Ils ont schako, sabre et tam-tam,

Non la vieille boite à bougies,

Et des yoles qui n'ont jam, jam

Fendent le lac aux eaux rougies!

Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières!

Thiers et Picard sont des Eros,

Des enleveurs d'héliotropes;

Au pétrole ils font des Corots:

Voici hannetonner leur tropes

Ils sont familiers du Grand Truc!

Et couché dans les glaïeuls, Favre

Fait sont cillement aqueduc,

Et ses reniflements à poivre!

La grand'ville a le pavé chaud

Malgré vos douches de pétrole,

Et décidément, il nous faut

Vous secouer dans votre rôle

Et les Ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements,

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements!

Mes petites amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave

        Les cieux vert-chou:

Sous l'arbre tendronnier qui bave,

        Vos caoutchoucs

Blancs de lunes particulières

        Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

        Mes laiderons!

Nous nous aimions à cette époque,

        Bleu laideron!

On mangeait des oeufs à la coque

        Et du mouron!

Un soir, tu me sacras poète,

        Blond laideron:

Descends ici, que je te fouette

        En mon giron;

J'ai dégueulé ta bandoline,

        Noir laideron;

Tu couperais ma mandoline

        Au fil du front.

Pouah! mes salives desséchées,

        Roux laideron,

Infectent encor les tranchées

        De ton sein rond!

O mes petites amoureuses,

        Que je vous hais!

Plaquez de fouffes douloureuses

        Vos tétons laids!

Piétinez mes vieilles terrines

        De sentiment;

- Hop donc! soyez-moi ballerines

        Pour un moment!

Vos omoplates se déboitent,

        O mes amours!

Une étoile à vos reins qui boitent

        Tournez vos tours!

Et c'est pourtant pour ces éclanches

        Que j'ai rimé!

Je voudrais vous casser les hanches

        D'avoir aimé!

Fade amas d'étoiles ratées,

        Comblez les coins!

- Vous crèverez en Dieu, batées

        D'ignobles soins!

Sous les lunes particulières

        Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

         Mes laiderons!

Accroupissements

Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,

Le frère Milotus, un oeil à la lucarne

D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,

Lui darde une migraine et fait son regard darne,

Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise

Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,

Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise;

Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,

A ses reins largement retrousser sa chemise!

Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied

Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque

Des jaunes de brioche aux vitres de papier;

Et le nez du bonhomme où s'allume la laque

Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.

..

Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe

Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu,

Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe;

Quelque chose comme un oiseau remue un peu

A son ventre serein comme un monceau de tripe!

Autour, dort un fouillis de meuble abrutis

Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres;

Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis

Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres

Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.

L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite;

Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.

Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,

Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons

S'échappe, secouant son escabeau qui boite

..

Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font

Aux contours du cul des bavures de lumière,

Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond

De neige rose ainsi qu'une rose trémière

Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

Les poètes de sept ans

A M. P. Demeny.

Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,

L'ame de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance; très

Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits,

Semblaient prouver en lui d'acres hypocrisies.

Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s'ouvrait sur le soir: à la lampe

On le voyait, là-haut, qui ralait sur la rampe,

Sous un golfe le jour pendant du toit. L'été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

A se renfermer dans la fraicheur des latrines:

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s'illunait,

Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son oeil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots!

Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s'effrayait; les tendresses, profondes,

De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.

C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment!

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rives, savanes! - Il s'aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes,

- Huit ans, - la fille des ouvriers d'à côté,

La petite brutale, et qu'elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,

Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons;

- Et, par elle meurtri des poings et des talons,

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou;

Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.

Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour,

Font autour des édits rire et gronder les foules.

- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor!

Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, acrement prise d'humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié!

- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile

Ecrue, et pressentant violemment la voile!

26 mai 1871.

Les pauvres à l'église

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église

Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux

Vers le choeur ruisselant d'orrie et la maitrise

Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;

Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,

Heureux, humiliés comme des chiens battus,

Les Pauvres au bon Dieu, les patron et le sire,

Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,

Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir!

Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,

Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,

Une prière aux yeux et ne priant jamais,

Regardent parader mauvaisement un groupe

De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote:

C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans noms!

- Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote

Une collection de vieilles à fanons:

Ces effarés y sont et ces épileptiques

Dont on se détournait hier aux carrefours;

Et, fringalant du nez dans des missels antiques,

Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,

Récitent la complainte infinie à Jésus

Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,

Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,

Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants;

- Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,

Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie

Banals, sourires verts, les Dames des quartiers

Distingués, - ô Jésus! - les malades du foie

Font baiser leur longs doigts jaunes aux bénitiers.

1871.

Le coeur volé

Mon triste coeur bave à la poupe,

Mon coeur couvert de caporal:

Ils y lancent des jets de soupe,

Mon triste coeur bave à la poupe:

Sous les quolibets de la troupe

Qui pousse un rire général,

Mon triste coeur bave à la poupe,

Mon coeur couvert de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs quolibets l'ont dépravé!

Au gouvernail on voit des fresques

Ithyphalliques et pioupiesques.

O flots abracadabrantesques,

Prenez mon coeur, qu'il soit lavé!

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs quolibets l'ont dépravé!

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô coeur volé?

Ce seront des hoquets bachiques

Quand ils auront tari leurs chiques:

J'aurai des sursauts stomachiques,

Moi, si mon coeur est ravalé:

Quand ils auront tari leurs chiques

Comment agir, ô coeur volé?

Mai 1871.

L'orgie parisienne ou Paris se repeuple

O laches, la voilà! Dégorgez dans les gares!

Le soleil essuya de ses poumons ardents

Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares.

Voilà la Cité sainte, assise à l'occident!

Allez! on préviendra les reflux d'incendie,

Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà

Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie

Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila!

Cachez les palais morts dans des niches de planches!

L'ancien jour effaré rafraichit vos regards.

Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches:

Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,

Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez!

Mangez! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes

Qui descend dans la rue. O buveurs désolés,

Buvez! Quand la lumière arrive intense et folle,

Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,

Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,

Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs?

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes!

Ecoutez l'action des stupides hoquets

Déchirants! Ecoutez sauter aux nuits ardentes

Les idiots raleux, vieillards, pantins, laquais!

O coeurs de saleté, bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs!

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!

Ouvrez votre narine aux superbes nausées!

Trempez de poisons forts les cordes de vos cous!

Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées

Le Poète vous dit: 'O laches, soyez fous!

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,

Vous craignez d'elle encore une convulsion

Qui crie, asphyxiant votre nichée infame

Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,

Vos ames et vos corps, vos poisons et vos loques?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris!

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,

Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,

La rouge courtisane aux seins gros de batailles

Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,

Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau,

Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires

Un peu de la bonté du fauve renouveau,

O cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés verts l'Avenir

Ouvrant sur ta paleur ses milliards de portes,

Cité que le Passé sombre pourrait bénir:

Corps remagnétisé pour les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens

Sourdre le flux des vers livides en tes veines,

Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!

Et ce n'est pas mauvais. Les vers, les vers livides

Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès

Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides

Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.'

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte

Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le poète te dit: 'Splendide est ta Beauté!'

L'orage t'a sacrée suprême poésie;

L'immense remuement des forces te secourt;

Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie!

Amasse les strideurs au coeur du clairon sourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infames,

La haine des Forçats, la clameur des Maudits;

Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.

Ses strophes bondiront: Voilà! voilà! bandits!

- Société, tout est rétabli: - les orgies

Pleurent leur ancien rale aux anciens lupanars:

Et les gaz en délire, aux murailles rougies,

Flambent sinistrement vers les azurs blafards!

Mai 1871.

Les mains de Jeanne-Marie

Jeanne-Marie a des mains fortes,

Mains sombres que l'été tanna,

Mains pales comme des mains mortes.

- Sont-ce des mains de Juana?

Ont-elles pris les crèmes brunes

Sur les mares des voluptés?

Ont-elles trempé dans les lunes

Aux étangs de sérénités?

Ont-elles bu des cieux barbares,

Calmes sur les genoux charmants?

Ont-elles roulé des cigares

Ou trafiqué des diamants?

Sur les pieds ardents des Madones

Ont-elles fané des fleurs d'or?

C'est le sang noir des belladones

Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères

Dont bombinent les bleuisons

Aurorales, vers les nectaires?

Mains décanteuses de poisons?

Oh! quel Rêve les a saisies

Dans les pandiculations?

Un rêve inouï des Asies,

Des Khenghavars ou des Sions?

- Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,

Ni brui sur les pieds des dieux:

Ces mains n'ont pas lavé les langes

Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine

Ni d'ouvrières aux gros fronts

Que brûle, aux bois puant l'usine,

Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d'échines,

Des mains qui ne font jamais mal,

Plus fatales que des machines,

Plus fortes que tout un cheval!

Remuant comme des fournaises,

Et secouant tous ses frissons,

Leur chair chante des Marseillaises

Et jamais les Eleisons!

Ca serrerait vos cous, ô femmes

Mauvaises, ça broierait vos mains,

Femmes nobles, vos mains infames

Pleines de blancs et de carmins.

L'éclat de ces mains amoureuses

Tourne le crane des brebis!

Dans leurs phalanges savoureuses

Le grand soleil met un rubis!

Une tache de populace

Les brunit comme un sein d'hier;

Le dos de ces Mains est la place

Qu'en baisa tout Révolté fier!

Elles ont pali, merveilleuses,

Au grand soleil d'amour chargé,

Sur le bronze des mitrailleuses

A travers Paris insurgé!

Ah! quelquefois, ô Mains sacrées,

A vos poings, Mains où tremblent nos

Lèvres jamais désenivrées,

Crie une chaine aux clairs anneaux!

Et c'est un soubresaut étrange

Dans nos êtres, quand, quelquefois,

On veut vous déhaler, Mains d'ange,

En vous faisant saigner les doigts!

Les soeurs de charité

Le jeune homme dont l'oeil est brillant, la peau brune,

Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,

Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune

Adoré, dans la Perse un Génie inconnu,

Impétueux avec des douceurs virginales

Et noires, fier de ses premiers entêtements,

Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,

Qui se retournent sur des lits de diamants;

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde

Tressaille dans son coeur largement irrité,

Et plein de la blessure éternelle et profonde,

Se prend à désirer sa soeur de charité.

Mais, ô  Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,

Tu n'es jamais la Soeur de charité, jamais,

Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,

Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,

Tout notre embrassement n'est qu'une question:

C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,

Nous te berçons, charmante et grave Passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances

Et les brutalités souffertes autrefois,

Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,

Comme un excès de sang épanché tous les mois.

- Quand la femme, portée un instant, l'épouvante,

Amour, appel de vie et chanson d'action,

Viennent la Muse verte et la Justice ardente

Le déchirer de leur auguste obsession.

Ah! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,

Délaissé des deux Soeurs implacables, geignant

Avec tendresse après la science aux bras almes,

Il porte à la nature en fleur son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études

Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil;

Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes.

Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades

Immenses, à travers les nuits de Vérité,

Et t'appelle en son ame et ses membres malades,

O Mort mystérieuse, ô soeur de charité.

 Juin 1871.

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes:

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrement divins des mers virides,

Paix des patis semés d'animaux, paix des rides

Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges:

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

L'étoile a pleuré

L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,

L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins

La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles

Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.

L'homme juste, fragments

Le Juste restait droit sur ses hanches solides:

Un rayon lui dorait l'épaule; des sueurs

Me prirent: 'Tu veux voir rutiler les bolides?

Et, debout, écouter bourdonner les flueurs

D'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes?

'Par des farces de nuit ton front est épié,

O Juste! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,

La bouche dans ton drap doucement expié;

Et si quelque égaré choque ton ostiaire,

Dis: Frère, va plus loin, je suis estropié!'

Et le Juste restait debout, dans l'épouvante

Bleuatre des gazons après le soleil mort:

'Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,

O Vieillard? Pèlerin sacré! Barde d'Armor!

Pleureur des Oliviers! Main que la pitié gante!

'Barbe de la famille et poing de la cité,

Croyant très doux: ô coeur tombé dans les calices,

Majestés et vertus, amour et cécité,

Juste! plus bête et plus dégoûtant que les lices!

Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté!

'Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,

Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon!

Je suis maudit, tu sais! Je suis soûl, fou, livide,

Ce que tu veux! Mais va te coucher, voyons donc,

Juste! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.

'C'est toi le Juste, enfin, le Juste! C'est assez!

C'est vrai que la tendresse et ta raison sereines

Reniflent dans la nuit comme des cétacés!

Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes

Sur d'effroyables becs de cane fracassés!

'Et c'est toi l'oeil de Dieu! le lache! Quand les plantes

Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,

Tu es lache! O ton front qui fourmille de lentes!

Socrates et Jésus, Saints et Justes, dégoût!

Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes!'

J'avais crié cela sur la terre, et la nuit

Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.

Je relevai mon front: le fantôme avait fui,

Emportant l'ironie atroce de ma lèvre

- Vents nocturnes, venez au Maudit! Parlez-lui!

Cependant que, silencieux sous les pilastres

D'azur, allongeant les comètes et les noeuds

D'univers, remuement énorme sans désastres,

L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux

Et de sa drague en feu laisse filer les astres!

Ah! qu'il s'en aille, la gorge cravatée

De honte, ruminant toujours mon ennui, doux

Comme le sucre sur la denture gatée.

- Tel que la chienne après l'assaut des fiers toutous,

Léchant son flanc d'où pend une entraille emportée.

Qu'il dise charités crasseuses et progrès

- J'exècre tous ces yeux de Chinois à bedaines,

Mais qui chante: nana, comme un tas d'enfants près

De mourir, idiots doux aux chansons soudaines:

O Justes, nous chierons dans vos ventres de grès!

 Juillet 1871.

Ce qu'on dit au poète à propos des fleurs

A Monsieur Théodore de Banville.

I

Ainsi, toujours, vers l'azur noir

Où tremble la mer des topazes,

Fonctionneront dans ton soir

Les Lys, ces clystères d'extases!

A notre époque de sagous,

Quand les Plantes sont travailleuses,

Le Lys boira les bleus dégoûts

Dans tes Proses religieuses!

- Le lys de monsieur de Kerdrel,

Le Sonnet de mil huit cent trente,

Le Lys qu'on donne au Ménestrel

Avec l'oeillet et l'amarante!

Des lys! Des lys! On n'en voit pas!

Et dans ton Vers, tel que les manches

Des Pécheresses aux doux pas,

Toujours frissonnent ces fleurs blanches!

Toujours, Cher, quand tu prends un bain,

Ta chemise aux aisselles blondes

Se gonfle aux brises du matin

Sur les myosotis immondes!

L'amour ne passe à tes octrois

Que les Lilas, - ô balançoires!

Et les Violettes du Bois,

Crachats sucrés des Nymphes noires!

II

O Poètes, quand vous auriez

Les Roses, les Roses soufflées,

Rouges sur tiges de lauriers,

Et de mille octaves enflées!

Quand BANVILLE en ferait neiger,

Sanguinolentes, tournoyantes,

Pochant l'oeil fou de l'étranger

Aux lectures mal bienveillantes!

De vos forêts et de vos prés,

O très paisibles photographes!

La Flore est diverse à peu près

Comme des bouchons de carafes!

Toujours les végétaux Français,

Hargneux, phtisiques, ridicules,

Où le ventre des chiens bassets

Navigue en paix, aux crépuscules;

Toujours, après d'affreux dessins

De Lotos bleus ou d'Hélianthes,

Estampes roses, sujets saints

Pour de jeunes communiantes!

L'Ode Açoka cadre avec la

Strophe en fenêtre de lorette;

Et de lourds papillons d'éclat

Fientent sur la Pequerette.

Vieilles verdures, vieux galons!

O croquignoles végétales!

Fleurs fantasques des vieux Salons!

- Aux hannetons, pas aux crotales,

Ces poupards végétaux en pleurs

Que Grandville eût mis aux lisières,

Et qu'allaitèrent de couleurs

De méchants astres à visières!

Oui, vos bavures de pipeaux

Font de précieuses glucoses!

- Tas d'oeufs frits dans de vieux chapeaux,

Lys, Açokas, Lilas et Roses!

III

O blanc Chasseur, qui cours sans bas

A travers le Patis panique,

Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas

Connaitre un peu ta botanique?

Tu ferais succéder, je crains,

Aux Grillons roux les Cantharides,

L'or des Rios au bleu des Rhins, -

Bref, aux Norvèges les Florides:

Mais, Cher, l'Art n'est plus, maintenant,

- C'est la vérité, - de permettre

A l'Eucalyptus étonnant

Des constrictors d'un hexamètre:

Là! Comme si les Acajous

Ne servaient, même en nos Guyanes,

Qu'aux cascades des sapajous,

Au lourd délire des lianes!

- En somme, une Fleur, Romarin

Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle

Un excrément d'oiseau marin?

Vaut-elle un seul pleur de chandelle?

- Et j'ai dit ce que je voulais!

Toi, même assis là-bas, dans une

Cabane de bambous, - volets

Clos, tentures de perse brune, -

Tu torcherais des floraisons

Dignes d'Oises extravagantes!

- Poète! ce sont des raisons

Non moins risibles qu'arrogantes!

IV

Dis, non les pampas printaniers

Noirs d'épouvantables révoltes,

Mais les tabacs, les cotonniers!

Dis les exotiques récoltes!

Dis, front blanc que Phébus tanna,

De combien de dollars se rente

Pedro Velasquez, Habana;

Incague la mer de Sorrente

Où vont les Cygnes par milliers;

Que tes strophes soient des réclames

Pour l'abatis des mangliers

Fouillés des Hydres et des lames!

Ton quatrain plonge aux bois sanglants

Et revient proposer aux Hommes

Divers sujets de sucres blancs,

De pectoraires et de gommes!

Sachons par Toi si les blondeurs

Des Pics neigeux, vers les Tropiques,

Sont ou des insectes pondeurs

Ou des lichens microscopiques!

Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,

Quelques garances parfumées

Que la Nature en pantalons

Fasse éclore! - pour nos Armées!

Trouve, aux abords du Bois qui dort,

Les fleurs, pareilles à des mufles,

D'où bavent des pommades d'or

Sur les cheveux sombres des Buffles!

Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu

Tremble l'argent des pubescences,

Des calices pleins d'Oeufs de feu

Qui cuisent parmi les essences!

Trouve des Chardons cotonneux

Dont dix anes aux yeux de braises

Travaillent à filer les noeuds!

Trouve des Fleurs qui soient des chaises!

Oui, trouve au coeur des noirs filons

Des fleurs presque pierres, - fameuses! -

Qui vers leurs durs ovaires blonds

Aient des amygdales gemmeuses!

Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,

Sur un plat de vermeil splendide

Des ragoûts de Lys sirupeux

Mordant nos cuillers Alfénide!

V

Quelqu'un dira le grand Amour,

Voleur des sombres Indulgences:

Mais ni Renan, ni le chat Murr

N'ont vu les Bleus Thyrses immenses!

Toi, fais jouer dans nos torpeurs,

Par les parfums les hystéries;

Exalte-nous vers les candeurs

Plus candides que les Maries

Commerçant! colon! médium!

Ta Rime sourdra, rose ou blanche,

Comme un rayon de sodium,

Comme un caoutchouc qui s'épanche!

De tes noirs Poèmes, - Jongleur!

Blancs, verts, et rouges dioptriques,

Que s'évadent d'étranges fleurs

Et des papillons électriques!

Voilà! c'est le Siècle d'enfer!

Et les poteaux télégraphiques

Vont orner, - lyre aux chants de fer,

Tes omoplates magnifiques!

Surtout, rime une version

Sur le mal des pommes de terre!

- Et, pour la composition

De poèmes pleins de mystère

Qu'on doive lire de Tréguier

A Paramaribo, rachète

Des Tomes de Monsieur Figuier,

- Illustrés! - chez Monsieur Hachette!

14 juillet 1871.

 ALCIDE BAVA.

ARTHUR RIMBAUD

Les premières communions

I

Vraiment, c'est bête, ces églises des villages

Où quinze laids marmots encrassant les piliers

Ecoutent, grasseyant les divins babillages,

Un noir grotesque dont fermentent les souliers:

Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,

Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle,

Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux

Dans la campagne en rut qui frémit solennelle,

Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,

Ces arbrisseaux brûlés ou bleuit la prunelle,

Des noeuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans on rend ces granges respectables

Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé:

Si des mysticités grotesques sont notables

Près de la Notre Dame ou du Saint empaillé,

Des mouches sentant bon l'auberge et les étables

Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L'enfant se doit surtout à la maison, famille

Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants;

Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille

Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.

On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille

Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,

Sous le Napoléon ou le Petit Tambour

Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes

Tirent la langue avec un excessif amour

Et que joindront, au jour de science, deux cartes,

Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand jour.

Les filles vont toujours à l'église, contentes

De s'entendre appeler garces par les garçons

Qui font du genre après Messe ou vêpres chantantes.

Eux qui sont destinés au chic des garnisons,

Ils narguent au café les maisons importantes,

Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances

Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand

L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,

Ils se sent, en dépit des célestes défenses,

Les doigts de pied ravis et le mollet marquant;

- La nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,

Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,

Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,

Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.

'Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,

Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers.'

III

La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade.

Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs,

D'abord le frisson vient, - le lit n'étant pas fade -

Un frisson surhumain qui retourne: 'Je meurs'

Et, comme un vol d'amour fait à ses soeurs stupides,

Elle compte, abattue et les mains sur son coeur,

Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides

Et, calmement, son ame a bu tout son vainqueur.

Adonaï! - Dans les terminaisons latines,

Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils

Et tachés du sang pur des célestes poitrines

De grands linges neigeux tombent sur les soleils!

- Pour ses virginités présentes et futures

Elle mort aux fraicheurs de ta Rémission,

Mais plus tard que les lys d'eau, plus que les confitures,

Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion!

IV

Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre.

Les mystiques élans se cassent quelquefois

Et vient la pauvreté des images, que cuivre

L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois;

Des curiosités vaguement impudiques

Epouvantent le rêve aux chastes bleuités

Qui s'est surpris autour des célestes tuniques,

Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l'ame en détresse,

Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,

Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,

Et bave - L'ombre emplit les maisons et les cours.

Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre

Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu

Pour amener un peu la fraicheur de la chambre

Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu

V

A son réveil, - minuit, la fenêtre était blanche.

Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,

La vision la prit des candeurs du dimanche;

Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse

Pour savourer en Dieu son amour revenant,

Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse

Le coeur, sous l'oeil des cieux doux, en les devinant;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne

Tous les jeunes émois de ses silences gris,

Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne

Ecoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse,

Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,

Descendre dans la cour où séchait une blouse,

Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

VI

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.

Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc,

Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,

En deçà d'une cour voisine s'écroulant.

La lucarne faisait un coeur de lueur vive

Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils

Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive

Soufraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils.

.

VII

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,

Et ce qu'il lui viendra de haine, ô sales fous,

Dont le travail divin déforme encor les mondes,

Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux?

..

VIII

Et quand, ayant rentré tous ses noeuds d'hystéries,

Elle verra, sous les tristesses du bonheur,

L'amant rêver au blanc million des Maries,

Au matin de la nuit d'amour, avec douleur:

'Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche,

Ton coeur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez;

Et moi, je suis malade: Oh! je veux qu'on me couche

Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés!

'J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,

Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts!

Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,

Et je me laissais faire ah! va, c'est bon pour vous,

'Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse

Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,

La plus prostituée et la plus douloureuse,

Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs!

'Car ma Communion première est bien passée.

Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus:

Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée

Fourmillent du baiser putride de Jésus!'

IX

Alors l'ame pourrie et l'ame désolée

Sentiront ruisseler tes malédictions.

- Ils auront couché sur ta Haine inviolée,

Echappés, pour la mort, des justes passions,

Christ! ô Christ, éternel voleur des énergies,

Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta paleur,

Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,

Ou renversés, les fronts des femmes de douleur.

Juillet 1871.

Les chercheuses de poux

Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,

Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,

Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes

Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Elles assoient l'enfant devant une croisée

Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,

Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée

Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

Il écoute chanter leurs haleines craintives

Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,

Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences

Parfumés; et leurs doigts électriques et doux

Font crépiter parmi ses grises indolences

Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

Soupir d'harmonica qui pourrait délirer;

L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,

Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs:

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots!

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants: je sais le soir,

L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir!

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D'hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!

Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

Et des lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!

Echouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux

Presque ile, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons!

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d'azur;

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets!

J'ai vu des archipels sidéraux! et des iles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:

- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer:

L'Acre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lache

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Derniers vers

Larme

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,

Je buvais, accroupi dans quelque bruyère

Entourée de tendres bois de noisetiers,

Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,

Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel ouvert.

Que tirais-je à la gourde de colocase?

Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.

Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.

Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,

Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,

Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares

Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,

Dire que je n'ai pas eu souci de boire!

Mai 1872.

La rivière de Cassis

La Rivière de Cassis roule ignorée

En des vaux étranges:

La voix de cent corbeaux l'accompagne, vraie

Et bonne voix d'anges:

Avec les grands mouvements des sapinaies

Quand plusieurs vents plongent.

Tout roule avec des mystères révoltants

De campagnes d'anciens temps,

De donjons visités, de parcs importants:

C'est en ces bords qu'on entend

Les passions mortes des chevaliers errants:

Mais que salubre est le vent!

Que le piéton regarde à ces claires-voies:

Il ira plus courageux.

Soldats des forêts que le Seigneur envoie,

Chers corbeaux délicieux!

Faites fuir d'ici le paysan matois

Qui trinque d'un moignon vieux.

Mai 1872.

Comédie de la soif

Les parents

Nous sommes tes Grands-Parents,

Les Grands!

Couverts des froides sueurs

De la lune et des verdures.

Nos vins secs avaient du coeur!

Au soleil sans imposture

Que faut-il à l'homme? boire.

MOI - Mourir aux fleuves barbares.

Nous sommes tes Grands-Parents

Des champs.

L'eau est au fond des osiers:

Vois le courant du fossé

Autour du Chateau mouillé.

Descendons en nos celliers;

Après, le cidre et le lait.

MOI - Aller où boivent les vaches.

Nous sommes tes Grands-Parents;

Tiens, prends

Les liqueurs dans nos armoires;

Le Thé, le Café, si rares,

Frémissent dans les bouilloires.

- Vois les images, les fleurs.

Nous rentrons du cimetière.

MOI - Ah! tarir toutes les urnes!

L'esprit

Eternelles Ondines,

Divisez l'eau fine.

Vénus, soeur de l'azur,

Emeus le flot pur.

Juifs errants de Norvège,

Dites-moi la neige.

Anciens exilés chers,

Dites-moi la mer.

MOI - Non, plus ces boissons pures,

Ces fleurs d'eau pour verres;

Légendes ni figures

Ne me désaltèrent;

Chansonnier, ta filleule

C'est ma soif si folle

Hydre intime sans gueules

Qui mine et désole.

Les amis

Viens, les Vins vont aux plages,

Et les flots par millions!

Vois le Bitter sauvage

Rouler du haut des monts!

Gagnons, pèlerins sages,

L'Absinthe aux verts piliers

MOI - Plus ces paysages.

Qu'est l'ivresse, Amis?

J'aime autant, mieux, même,

Pourrir dans l'étang,

Sous l'affreuse crème,

Près des bois flottants.

Le pauvre songe

Peut-être un Soir m'attend

Où je boirai tranquille

En quelque vieille Ville,

Et mourrai plus content:

Puisque je suis patient!

Si mon mal se résigne,

Si j'ai jamais quelque or,

Choisirai-je le Nord

Ou le Pays des Vignes?

- Ah songer est indigne

Puisque c'est pure perte!

Et si je redeviens

Le voyageur ancien

Jamais l'auberge verte

Ne peut bien m'être ouverte.

Conclusion

Les pigeons qui tremblent dans la prairie,

Le gibier, qui court et qui voit dans la nuit,

Les bêtes des eaux, la bête asservie,

Les derniers papillons! ont soif aussi.

Mais fondre où fond ce nuage sans guide,

- Oh! favorisé de ce qui est frais!

Expirer en ces violettes humides

Dont les aurores chargent ces forêts?

Mai 1872.

Bonne pensée du matin

A quatre heures du matin, l'été,

Le Sommeil d'amour dure encore.

Sous les bosquets l'aube évapore

L'odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l'immense chantier

Vers le soleil des Hespérides,

En bras de chemise, les charpentiers

Déjà s'agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,

Ils préparent les lambris précieux

Où la richesse de la ville

Rira sous de faux cieux.

Ah! pour ces Ouvriers charmants

Sujets d'un roi de Babylone,

Vénus! laisse un peu les Amants,

Dont l'ame est en couronne.

O Reine des Bergers!

Porte aux travailleurs l'eau-de-vie,

Pour que leurs forces soient en paix

En attendant le bain dans la mer, à midi.

Mai 1872.

Fêtes de la patience

Bannières de mai

Aux branches claires des tilleuls

Meurt un maladif hallalli.

Mais des chansons spirituelles

Voltigent parmi les groseilles.

Que notre sang rie en nos veines,

Voici s'enchevêtrer les vignes

Le ciel est joli comme un ange,




L'azur et l'onde communient.

Je sors. Si un rayon me blesse

Je succomberai sur la mousse.

Qu'on patiente et qu'on s'ennuie

C'est trop simple. Fi de mes peines.

Je veux que l'été dramatique

Me lie à son char de fortune.

Que par toi beaucoup, ô Nature,

- Ah moins seul et moins nul! - je meure.

Au lieu que les Bergers, c'est drôle,

Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les saisons m'usent.

A toi, Nature, je me rends;

Et ma faim et toute ma soif.

Et, s'il te plait, nourris, abreuve.

Rien de rien ne m'illusionne;

C'est rire aux parents, qu'au soleil,

Mais moi je ne veux rire à rien;

Et libre soit cette infortune.

Mai 1872.

Chanson de la plus haute tour

Oisive jeunesse

A tout asservie,

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah! Que le temps vienne

Où les coeurs s'éprennent.

Je me suis dit: laisse,

Et qu'on ne te voie:

Et sans la promesse

De plus hautes joies.

Que rien ne t'arrête,

Auguste retraite.

J'ai tant fait patience

Qu'à jamais j'oublie;

Craintes et souffrances

Au cieux sont parties.

Et la soif malsaine

Obscurcit mes veines.

Ainsi la Prairie

A l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies

Au bourdon farouche

De cent sales mouches.

Ah! Mille veuvages

De la si pauvre ame

Qui n'a que l'image

De la Notre-Dame!

Est-ce que l'on prie

La Vierge Marie?

Oisive jeunesse

A tout asservie,

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah! Que le temps vienne

Où les coeurs s'éprennent!

Mai 1872.

L'éternité

Elle est retrouvée.

Quoi? - L'Eternité.

C'est la mer allée

Avec le soleil.

Ame sentinelle,

Murmurons l'aveu

De la nuit si nulle

Et du jour en feu.

Des humains suffrages,

Des communs élans

Là tu te dégages

Et voles selon.

Puisque de vous seules,

Braises de satin,

Le Devoir s'exhale

Sans qu'on dise: enfin.

Là pas d'espérance,

Nul orietur,

Science avec patience,

Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.

Quoi? - L'Eternité.

C'est la mer allée

Avec le soleil.

Mai 1872.

Age d'or

Quelqu'une des voix

Toujours angélique

- Il s'agit de moi -

Vertement s'explique:

Ces mille questions

Qui se ramifient

N'amènent, au fond,

Qu'ivresse et folie;

Reconnais ce tour

Si gai, si facile:

Ce n'est qu'onde, flore,

Et c'est ta famille!

Puis elle chante. O

Si gai, si facile,

Et visible à l'oeil nu

- Je chante avec elle, -

Reconnais ce tour

Si gai, si facile,

Ce n'est qu'onde, flore,

Et c'est ta famille!etc

Et puis une Voix

- Est-elle angélique! -

Il s'agit de moi,

Vertement s'explique;

Et chante à l'instant

En soeur des haleines:

D'un ton Allemand,

Mais ardente et pleine:

Le monde est vicieux;

Si cela t'étonne!

Vis et laisse au feu

L'obscure infortune.

O! joli chateau!

Que ta vie est claire!

De quel Age es-tu,

Nature princière

De notre grand frère! etc

Je chante aussi, moi:

Multiples soeurs! Voix

Pas du tout publiques!

Environnez-moi

De gloire pudiqueetc

Juin 1872.

Jeune ménage

La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin,

Pas de place: des coffrets et des huches!

Dehors le mur est plein d'aristoloches

Où vibrent les gencives des lutins.

Que ce sont bien intrigues de génies

Cette dépense et ces désordres vains!

C'est la fée africaine qui fournit

La mûre, et les résilles dans les coins.

Plusieurs entrent, marraines mécontentes,

En pans de lumière dans les buffets,

Puis y restent! le ménage s'absente

Peu sérieusement, et rien ne se fait.

Le marié a le vent qui le floue

Pendant son absence, ici, tout le temps.

Même des esprits des eaux, malfaisants

Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.

La nuit, l'amie oh! la lune de miel

Cueillera leur sourire et remplira

De mille bandeaux de cuivre le ciel.

Puis ils auront affaire au malin rat.

- S'il n'arrive pas un feu follet blême,

Comme un coup de fusil, après des vêpres.

- O spectres saints et blancs de Bethléem,

Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!

27 juin 1872.

Bruxelles

Juillet, Boulevard du Régent.

Plates-bandes d'amarantes jusqu'à

L'agréable palais de Jupiter.

- Je sais que c'est Toi qui, dans ces lieux,

Mêles ton Bleu presque de Sahara!

Puis, comme rose et sapin du soleil

Et liane ont ici leur jeux enclos,

Cage de la petite veuve!

Quelles troupes d'oiseaux, ô iaio, iaio!

- Calmes maisons, anciennes passions!

Kiosque de la Folle par affection.

Après les fesses des rosiers, balcon

Ombreux et très bas de la Juliette.

- La Juliette, ça rappelle l'Henriette,

Charmante station du chemin de fer,

Au coeur d'un mont, comme au fond d'un verger

Où mille diables bleus dansent dans l'air!

Banc vert où chante au paradis d'orage,

Sur la guitare, la blanche Irlandaise.

Puis, de la salle à manger guyanaise,

Bavardage des enfants et des cages.

Fenêtre du duc qui fais que je pense

Au poison des escargots et du buis

Qui dort ici-bas au soleil.

Et puis

C'est trop beau! trop! Gardons notre silence.

- Boulevard sans mouvement ni commerce,

Muet, tout drame et toute comédie,

Réunion des scènes infinie,

Je te connais et t'admire en silence.

Est-elle almée?

Est-elle almée? aux premières heures bleues

Se détruira-t-elle comme les fleurs feues

Devant la splendide étendue où l'on sente

Souffler la ville énormément florissante!

C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire

- Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,

Et aussi puisque les derniers masques crurent

Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!

Juillet 1872.

Fêtes de la faim

Ma faim, Anne, Anne,

Fuis sur ton ane.

Si j'ai du goût, ce n'est guères

Que pour la terre et les pierres

Dinn! dinn! dinn! dinn! je pais l'air,

Le roc, les charbons, le fer.

Tournez, les faims! paissez, faims,

Le pré des sons!

L'aimable et vibrant venin

Des liserons;

Les cailloux qu'un pauvre brise,

Les vieilles pierres d'églises,

Les galets, fils des déluges,

Pains couchés aux vallées grises!

Mes faims, c'est les bouts d'air noir;

L'azur sonneur;

- C'est l'estomac qui me tire.

C'est le malheur.

Sur terre ont paru les feuilles:

Je vais aux chairs de fruits blettes,

Au sein du sillon je cueille

La doucette et la violette.

Ma faim, Anne, Anne!

Fuis sur ton ane.

Août 1872.

Qu'est-ce pour nous

Qu'est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang

Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris

De rage, sanglots de tout enfer renversant

Tout ordre; et l'Aquilon encor sur les débris;

Et toute vengeance? Rien! - Mais si, toute encor,

Nous la voulons! Industriels, princes, sénats:

Périssez! puissance, justice, histoire: à bas!

Ca nous est dû. Le sang! le sang! la flamme d'or!

Tout à la guerre de la vengeance, à la terreur,

Mon esprit! Tournons dans la morsure: Ah! passez,

Républiques de ce monde! Des empereurs,

Des régiments, des colons, des peuples, assez!

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,

Que nous et ceux que nous nous imaginons frères?

A nous, romanesques amis: ça va nous plaire.

Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux!

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.

Notre marche vengeresse a tout occupé,

Cités et campagnes! - Nous serons écrasés!

Les volcans sauteront! Et l'Océan frappé

Oh! mes amis! - Mon coeur, c'est sûr, ils sont des frères:

Noirs inconnus, si nous allions! Allons! allons!

O malheur! je me sens frémir, la vieille terre,

Sur moi de plus en plus à vous! la terre fond.

Ce n'est rien! j'y suis! j'y suis toujours.

Entends comme brame

Entends comme brame

près des acacias

en avril la rame

viride du pois!

Dans sa vapeur nette,

vers Phoebé! tu vois

s'agiter la tête

de saints d'autrefois

Loin des claires meules

des caps, des beaux toits,

ces chers Anciens veulent

ce philtre sournois

Or ni fériale

ni astrale! n'est

la brume qu'exhale

ce nocturne effet.

Néanmoins ils restent,

- Sicile, Allemagne,

dans ce brouillard triste

et blêmi, justement!

Michel et Christine

Zut alors, si le soleil quitte ces bords!

Fuis, clair déluge! voici l'ombre des routes

Dans les saules, dans la vieille cour d'honneur,

L'orage d'abord jette ses larges gouttes.

O cent agneaux, de l'idylle soldats blonds,

Des aqueducs, des bruyères amaigries,

Fuyez! plaine, déserts, prairie, horizons

Sont à la toilette rouge de l'orage!

Chien noir, brun pasteur dont le manteau s'engouffre,

Fuyez l'heure des éclairs supérieurs;

Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,

Tachez de descendre à des retraits meilleurs.

Mais moi, Seigneur! voici que mon esprit vole,

Après les cieux glacés de rouge, sous les

Nuages célestes qui courent et volent

Sur cent Solognes longues comme un railway.

Voilà mille loups, mille graines sauvages

Qu'emporte, non sans aimer les liserons,

Cette religieuse après-midi d'orage

Sur l'Europe ancienne où cent hordes iront!

Après le clair de lune! partout la lande,

Rougissant leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers

Chevauchent lentement leurs pales coursiers!

Les cailloux sonnent sous cette fière bande!

Et verrai-je le bois jaune et le val clair,

L'Epouse aux yeux bleus, l'homme au front rouge, ô Gaule,

Et le blanc Agneau Pascal, à leurs pieds chers,

- Michel et Christine, - et Christ! fin de l'Idylle.

Honte

Tant que la lame n'aura

Pas coupé cette cervelle,

Ce paquet blanc, vert et gras,

A vapeur jamais nouvelle,

(Ah! Lui, devrait couper son

Nez, sa lèvre, ses oreilles,

Son ventre! et faire abandon

De ses jambes! ô merveille!)

Mais, non; vrai, je crois que tant

Que pour sa tête la lame,

Que les cailloux pour son flanc,

Que pour ses boyaux la flamme,

N'auront pas agi, l'enfant

Gêneur, la si sotte bête,

Ne doit cesser un instant

De ruser et d'être traitre,

Comme un chat des Monts-Rocheux,

D'empuantir toutes sphères!

Qu'à sa mort pourtant, ô mon Dieu!

S'élève quelque prière!

Mémoire

I

L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance,

L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;

la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes

sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;

l'ébat des anges; - Non le courant d'or en marche,

meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle

sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle

pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.

II

Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!

L'eau meuble d'or pale et sans fond les couches prêtes.

Les robes vertes et déteintes des fillettes

font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.

Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière,

le souci d'eau - ta foi conjugale, ô l'Epouse! -

au midi prompt, de son terne miroir, jalouse

au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.

III

Madame se tient trop debout dans la prairie

prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle

aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle;

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme

mille anges blancs qui se séparent sur la route,

s'éloigne par-delà la montagne! Elle, toute

froide, et noire, court! après le départ de l'homme!

IV

Regret des bras épais et jeunes d'herbe pure!

Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie

des chantiers riverains à l'abandon, en proie

aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!

Qu'elle pleure à présent sous les remparts! l'haleine

des peupliers d'en haut est pour la seule brise.

Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise:

un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

V

Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre,

ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une

ni l'autre fleur: ni la jaune qui m'importune,

là; ni la bleue, amie à l'eau couleur de cendre.

Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!

Les roses des roseaux dès longtemps dévorées!

Mon canot, toujours fixe; et sa chaine tirée

Au fond de cet oeil d'eau sans bords, - à quelle boue?

O saisons, ô chateaux

O saisons, ô chateaux,

Quelle ame est sans défauts?

O saisons, ô chateaux,

J'ai fait la magique étude

Du Bonheur, que nul n'élude.

O vive lui, chaque fois

Que chante son coq gaulois.

Mais! je n'aurai plus d'envie,

Il s'est chargé de ma vie.

Ce Charme! il prit ame et corps,

Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole?

Il fait qu'elle fuie et vole!

O saisons, ô chateaux!

Et, si le malheur m'entraine,

Sa disgrace m'est certaine.

Il faut que son dédain, las!

Me livre au plus prompt trépas!

- O Saisons, ô Chateaux!

Le loup criait

Le loup criait sous les feuilles

En crachant les belles plumes

De son repas de volailles:

Comme lui je me consume.

Les salades, les fruits

N'attendent que la cueillette;

Mais l'araignée de la haie

Ne mange que des violettes.

Que je dorme! que je bouille

Aux autels de salomon.

Le bouillon court sur la rouille,

Et se mêle au Cédron.

Rêve

On a faim dans la chambrée -

C'est vrai

Emanations, explosions. Un génie:

'Je suis le gruère! -

Lefêbvre: 'Keller!'

Le génie: 'Je suis le Brie! -

Les soldats coupent sur leur pain:

'C'est la vie!

Le génie. - 'Je suis le Roquefort!

- 'Ca s'ra not' mort!

Je suis le gruère

Et le Brie! etc.

Valse

On nous a joints, Lefêbvre et moi, etc.

Proses

Les déserts de l'amour

Avertissement

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune homme, dont la vie s'est développée n'importe où; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu'on connait, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N'ayant pas aimé de femmes, - quoique plein de sang! - il eut son ame et son coeur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants, - ses amours! - qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent. Peut-être se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves pourtant et circoncis! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Ame, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses et soit digne!

ARTHUR RIMBAUD

C'est, certes, la même campagne

C'est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes parents: la salle même où les dessus de portes sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au diner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries rustiques. La table à manger est très grande. Les servantes! elles étaient plusieurs, autant que je m'en suis souvenu. - Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre, maintenant: c'était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune: et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan!

Moi, j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin: lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon: ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre: que faisais-je? Une servante vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien: quoiqu'elle fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi: pure, connue, toute charmante! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches.

Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et je me suis abimé sous la tristesse amoureuse de la nuit.

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre, sans lumière. On vint me dire qu'elle était chez moi: et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière! Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille: aussi une détresse me prit: J'étais en haillons, moi, et elle, mondaine qui se donnait: il lui fallait s'en aller! Une détresse sans nom: je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue; et, dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me trainai avec elle parmi les tapis, sans lumière. La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors, la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. O fatigue! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis, auxquels je criais: où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs: je courais dans un jardin enseveli. On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin, je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et, assis sur des charpentes, j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit. - Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'Elle était à sa vie de tous les jours;et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez moi, - ce que je n'aurais jamais présumé. Vrai, cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde.

Proses évangéliques

A Samarie

A Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui. Il ne les a pas vus. Samarie s'enorgueillissait la parvenue, la perfide, l'égoïste, plus rigide observatrice de sa loi protestante que Juda des tables antiques. Là la richesse universelle permettait bien peu de discussion éclairée. Le sophisme, esclave et soldat de la routine, y avait déjà après les avoir flattés, égorgé plusieurs prophètes.

C'était un mot sinistre, celui de la femme à la fontaine: 'Vous êtes prophète, vous savez ce que j'ai fait.'

Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes. Maintenant on croit à l'homme d'Etat.

A deux pas de la ville étrangère, incapable de la menacer matériellement, s'il était pris comme prophète, puisqu'il s'était montré là si bizarre, qu'aurait-il fait?

Jésus n'a rien pu dire à Samarie.

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L'air léger et charmant de la Galilée: les habitants le reçurent avec une joie curieuse: ils l'avaient vu, secoué par la sainte colère, fouetter les changeurs et les marchands de gibier du temple. Miracle de la jeunesse pale et furieuse, croyaient-ils.

Il sentit sa main aux mains chargées de bagues et à la bouche d'un officier. L'officier était à genoux dans la poudre: et sa tête était assez plaisante, quoique à demi chauve.

Les voitures filaient dans les étroites rue de la ville; un mouvement, assez fort pour ce bourg; tout semblait devoir être trop content ce soir-là.

Jésus retira sa main: il eut un mouvement d'orgueil enfantin et féminin. 'Vous autres, si vous ne voyez point des miracles, vous ne croyez point.'

Jésus n'avait point encor fait de miracle. Il avait, dans une noce, dans une salle à manger verte et rose, parlé un peu hautement à la Sainte Vierge. Et personne n'avait  parlé du vin de Cana à Capharnaum, ni sur le marché, ni sur les quais. Les bourgeois peut-être.

Jésus dit: 'Allez, votre fils se porte bien.' L'officier s'en alla, comme on porte quelque pharmacie légère, et Jésus continua par les rues moins fréquentées. Des liserons oranges, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d'or et les marguerites demandant grace au jour.

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Beth-Saïda, la piscine des cinq galeries, était un point d'ennui. Il semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et noir; et les mendiants s'agitant sur les marches intérieures; - blêmies par ces lueurs d'orages précurseurs des éclairs d'enfer, en plaisantant sur leur yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont s'entouraient leurs moignons. O buanderie militaire, ô bain populaire. L'eau était toujours noire, et nul infirme n'y tombait même en songe.

C'est là que Jésus fit la première action grave; avec les infames infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil de deux heures après midi, laissait s'étaler une grande faux de lumière sur l'eau ensevelie, et comme, là-bas, loin derrière les infirmes, j'aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de cristaux et de vers, dans le reflet, pareil à un ange blanc couché sur le côté, tous les reflets infiniment pales remuaient.

Alors tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui pour les coeurs un peu sensibles, rendaient ces hommes plus effrayants que les monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes descendaient, ne raillant plus; mais avec envie.

Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d'autres postes: car leur Démon ne peut rester qu'aux lieux où l'aumône est sûre.

Jésus entra aussitôt après l'heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendaient de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin maitre se tenait contre une colonne: il regardait les fils du Péché; le démon tirait sa langue en leur langue; et riait.

Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le flanc, franchit la galerie et ce fut d'un pas singulièrement assuré qu'ils le virent franchir la galerie et disparaitre dans la ville, les Damnés.

Une saison en enfer

Jadis, si je me souviens bien

'Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où  s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice.

Je me suis enfui. O sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié!

Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.

Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.

Or, tout dernièrement m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac! j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.

La charité est cette clef. - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé!

'Tu resteras hyène, etc,' se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. 'Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux.'

Ah! j'en ai trop pris: - Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée! et en attendant les quelques petites lachetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

Mauvais sang

J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.

D'eux, j'ai: l'idolatrie et l'amour du sacrilège; - Oh! tous les vices, colère, luxure, - magnifique, la luxure; - surtout mensonge et paresse.

J'ai horreur de tous les métiers. Maitres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains! - Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des chatrés: moi, je suis intact, et ça m'est égal.

Mais! qui a fait ma langue perfide tellement qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout. Pas une famille d'Europe que je ne connaisse. - J'entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l'Homme. - J'ai connu chaque fils de famille!

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Si j'avais des antécédents à un point quelconque de l'histoire de France!

Mais non, rien.

Il m'est bien évident que j'ai toujours été de race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller: tels les loups à la bête qu'ils n'ont pas tuée.

Je me rappelle l'histoire de la France fille ainée de l'Eglise. J'aurai fait, manant, le voyage de terre sainte, j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie, l'attendrissement sur le crucifié s'éveillent en moi parmi les mille féeries profanes. - Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d'un mur rongé par le soleil. - Plus tard, reitre, j'aurais bivaqué sous les nuits d'Allemagne.

Ah! encore: je danse le sabat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul; sans famille; même, quelle langue parlais-je? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des Seigneurs, - représentants du Christ.

Qu'étais-je au siècle dernier: je ne me retrouve qu'aujourd'hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert - le peuple, comme on dit, la raison; la nation et la science.

Oh! la science! On a tout repris. Pour le corps et pour l'ame, - le viatique, - on a la médecine et la philosophie, - les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu'ils interdisaient! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie!

La science, la nouvelle noblesse! Le progrès. Le monde marche! Pourquoi ne tournerait-il pas?

C'est la vision des nombres. Nous allons à l'Esprit. C'est très certain, c'est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

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Le sang païen revient! L'esprit est proche, pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas, en donnant à mon ame noblesse et liberté. Hélas! l'Evangile a passé! l'Evangile! l'Evangile.

J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est faite; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'oeil furieux: sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or: je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève.

                                                       -----

On ne part pas. - Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'age de raison - qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traine.

La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.

Allons! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.

A qui me louer? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image attaque-t-on? Quels coeurs briserai-je? Quel mensonge dois-je tenir? - Dans quel sans marcher?

Plutôt, se garder de la justice. - La vie dure, l'abrutissement simple, - soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s'asseoir, s'étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers: la terreur n'est pas française.

- Ah! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection.

O mon abnégation, ô ma charité merveilleuse! ici-bas, pourtant!

De profundis Domine, suis-je bête!

                                                       -----

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur - et lui, lui seul! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gite, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon coeur gelé:

'Faiblesse ou force: te voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre.'

Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

Dans les villes la boue m'apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.

Mais l'orgie et la camaraderie des femmes m'étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d'exécution, pleurant du malheur qu'ils n'aient pu comprendre, et pardonnant! - Comme Jeanne d'Arc! -

'Prêtres, professeurs, maitres, vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci; je n'ai jamais été chrétien; je suis de la race qui chantait dans le supplice; je ne comprends pas les lois; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute: vous trompez'

Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre; magistrat, tu es nègre; général, tu es nègre; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre: tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. - Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. - Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.

Connais-je encore la nature? me connais-je? - Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.

Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse!

                                                       -----

Les blancs débarquent. Le canon! Il faut se soumettre au baptême, s'habiller, travailler.

J'ai reçu au coeur le coup de la grace. Ah! je ne l'avais pas prévu!

Je n'ai point fait le mal. Les jours vont m'être légers, le repentir me sera épargné. Je n'aurai pas eu les tourments de l'ame presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête; il faut jeter la pourriture à l'écart. Mais l'horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l'heure de la pure douleur! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l'oubli de tout le malheur!

Vite! est-il d'autres vies? - Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L'amour divin seul octroie les clefs de la science.

Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté.

Adieu chimères, idéals, erreurs.

Le chant raisonnable des anges s'élève du navire sauveur: c'est l'amour divin. - Deux amours! je puis mourir de l'amour terrestre, mourir de dévouement.

J'ai laissé des ames dont la peine s'accroitra de mon départ! Vous me choisissez parmi les naufragés, ceux qui restent sont-ils pas mes amis?

Sauvez-les!

La raison est née. Le monde est bon. je bénirai la vie. J'aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d'enfance. Ni l'espoir d'échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.

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L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, - tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendu de mon innocence.

Je ne serais plus capable de demander le réconfort d'une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.

Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit: Dieu.

Je veux la liberté dans le salut: comment la poursuivre? Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette pas le siècle des coeurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité: je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.

Quant au bonheur établi, domestique ou non non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité: moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde.

Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d'aimer la mort!

Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien, la prière, - comme les anciens saints. - Les saints! des forts! les anachorètes, des artistes comme il n'en faut plus!

Farce continuelle! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.

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Assez! voici la punition. - En marche!

Ah! les poumons brûlent, les tempes grondent! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil! le coeur les membres

Où va-t-on? au combat? je suis faible! les autres avancent. Les outils, les armes le temps!

Feu! feu sur moi! Là! ou je me rends. - Laches! - Je me tue! Je me jette aux pieds des chevaux!

Ah!

- Je m'y habituerai.

Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur!

Nuit de l'enfer

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine! Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, la salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes! C'était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?

Les nobles ambitions!

Et c'est encore la vie! - Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! l'enfer ne peut attaquer les païens. - C'est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

Tais-toi, mais tais-toi! C'est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. - Assez! Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. - Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif!

Ah! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Sainte-Vierge! - Horreur de ma bêtise.

Là-bas, ne sont-ce pas des ames honnêtes, qui me veulent du bien Venez J'ai un oreiller sur la bouche, elles ne m'entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu'on n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain.

Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours eu: plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes. Je m'en tairai: poètes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.

Ah ça! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure. Je ne suis plus au monde. - La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement en bas - et le ciel en haut. - Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.

Que de malices, dans l'attention dans la campagne Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d'une vague d'émeraude

Je vais dévoiler tous les mystères: mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maitre en fantasmagories.

Ecoutez!

J'ai tous les talents! - Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un: je ne voudrais pas répandre mon trésor. - Veut-on des chants nègres, des danses de houris? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l'anneau? Veut-on? Je ferai de l'or, des remèdes.

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, - même les petits enfants, - que je vous console, qu'on répande pour vous son coeur, - le coeur merveilleux! - Pauvres hommes, travailleurs! Je ne demande pas de prières; avec votre confiance seulement, je serai heureux.

- Et pensons à moi. Ceci me fait un peu regretter le monde. J'ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c'est regrettable.

Bah! faisons toutes les grimaces imaginables.

Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon chateau, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours Suis-je las!

Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l'orgueil, - et l'enfer de la caresse; un concert d'enfers.

Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur de l'horreur! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah! remonter à la vie! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit! Ma faiblesse, la cruauté du monde! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal! - Je suis caché et je ne le suis pas.

C'est le feu qui se relève avec son damné.

Délires

I

Vierge folle

L'époux infernal

Ecoutons, la confession d'un compagnon d'enfer: 'O divin Epoux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie!

'Pardon, divin Seigneur, pardon! Ah! pardon! Que de larmes! Et que de larmes encor plus tard, j'espère!

 'Plus tard, je connaitrai le divin Epoux! Je suis née

soumise à Lui. - L'autre peut me battre maintenant!

'A présent, je suis au fond du monde! O mes amies! non, pas mes amies Jamais délires ni tortures semblables Est-ce bête!

'Ah! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m'est permis, chargée du mépris des plus méprisables coeurs.

'Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, - aussi morne, aussi insignifiante!

'Je suis esclave de l'Epoux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, - on ne me tuera pas! - Comment vous le décrire! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraicheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien!

' Je suis veuve - J'étais veuve - mais oui, j'ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette! - Lui était presque un enfant

Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre ame. Le Démon! - C'est un Démon, vous savez, ce n'est pas un homme.

'Il dit: 'Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir un position assurée. La position gagnée, coeur et beauté sont mis de côté: il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des femmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j'aurais pu faire de bonnes camarades, dévorées tout d'abord par des brutes sensibles comme des bûchers'

'Je l'écoute faisant de l'infamie une gloire, de la cruauté un charme: 'Je suis de race lointaine: mes pères étaient Scandinaves: ils se perçaient les côtes, buvaient leur sang. - Je me ferai des entailles par tout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un Mongol: tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je ne travaillerai' Plusieurs nuits, son démon me saisissant, nous roulions, je luttais avec lui! - Les nuits, souvent, ivre, il se poste dans des rues ou dans des maisons, pour m'épouvanter mortellement. -

'On me coupera vraiment le cou; ce sera dégoûtant.' Oh! ces jours où il veut marcher avec l'air du crime!

'Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les coeurs. Dans les bouges où nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires. Il avait la pitié d'une mère méchante pour les petits enfants. - Il s'en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme. - Il feignait d'être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. - Je le suivais, il le faut!

'Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s'entourait; vêtements, draps, meubles: je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il me semblait avoir l'esprit inerte, je le suivais, moi, dans des actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises: j'étais sûre de ne jamais entrer dans son monde. A côté de son cher corps endormi, que d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s'évader de la réalité. Jamais l'homme n'eut pareil voeu. Je reconnaissais, - sans craindre pour lui, - qu'il pouvait être un sérieux danger dans la société. - Il a peut-être des secrets pour changer la vie? Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre ame n'aurait assez de force, - force de désespoir! - pour la supporter, - pour être protégée et aimée par lui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre ame: on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, - je crois. J'étais dans son ame comme dans un palais qu'on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous: voilà tout. Hélas! je dépendais bien de lui. Mais que voulait-il avec mon existence terne et lache? Il ne me rendait pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois: 'Je te comprends.' Il haussait les épaules.

'Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et me trouvant plus égarée à mes yeux, - comme à tous les yeux qui auraient voulu me fixer, si je n'eusse été condamnée pour jamais à l'oubli de tous! - j'avais de plus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses étreintes amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel, où j'entrais, et où j'aurais voulu être laissée, pauvre, sourde, muette, aveugle. Déjà j'en prenais l'habitude. Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de se promener dans le Paradis de tristesse. Nous nous accordions. Bien émus, nous travaillions ensemble. Mais, après une pénétrante caresse, il disait: 'Comme ça te paraitra drôle, quand je n'y serai plus, ce par quoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni mon coeur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille, très loin, un jour. Puis il faut que j'en aide d'autres: c'est mon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant, chère ame' Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au vertige, précipitée dans l'ombre la plus affreuse: la mort. Je lui faisais promettre qu'il ne me lacherait pas. Il l'a faite vingt fois, cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant: 'Je te comprends.'

'Ah! je n'ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir? Il n'a pas une connaissance; il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel? Par instants, j'oublie la pitié où je suis tombée: lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les moeurs auront changé, - grace à son pouvoir magique, - le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances. Oh! la vie d'aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j'ai tant souffert, me la donneras-tu? Il ne peut pas. J'ignore son idéal. il m'a dit avoir des regrets, des espoirs: cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu? Peut-être devrais-je m'adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l'abime, et je ne sais plus prier.

'S'il m'expliquait ses tristesses, les comprendrais-je plus que ses railleries? Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de tout ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je pleure.

' - Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison: il s'appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je? Une femme s'est dévouée à aimer ce méchant idiot: elle est morte, c'est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C'est notre sort, à nous, coeurs charitables' Hélas! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques: il riait affreusement, longtemps. - Puis, il reprenait ses manières de jeune mère, de soeur aimée. S'il était moins sauvage, nous serions sauvés! Mais sa douceur aussi est mortelle. Je lui suis soumise. - Ah! je suis folle!

'Un jour peut-être il disparaitra merveilleusement; mais il faut que je sache, s'il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l'assomption de mon petit ami!'

Drôle de ménage!

II

Alchimie du verbe

A moi. L'histoire de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les  paysages possibles, et trouvais dérisoire les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents: je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

                                                       -----

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,

Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère

Entourée de tendres bois de noisetiers,

Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,

- Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert!

Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case

Chérie? Quelque liqueur d'or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d'auberge.

- un orage vint chasser le ciel. Au soir

L'eau des bois se perdaient sur les sables vierges,

Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares;

Pleurant, je voyais de l'or - et ne pus boire. -

                                                       -----

A quatre heures du matin, l'été,

Le sommeil d'amour dure encore.

Sous les bocages s'évapore

L'odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier

Au soleil des Hespérides,

Déjà s'agitent - en bras de chemise -

Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,

Ils préparent les lambris précieux

Où la ville

Peindra de faux cieux.

O, pour ces Ouvriers charmants

Sujets d'un roi de Babylone,

Vénus! quitte un instant les Amants

Dont l'ame est en couronne.

O Reine des Bergers,

Porte aux travailleurs l'eau-de-vie,

Que leurs forces soient en paix

En attendant le bain dans la mer à midi.

                                                       -----

La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m'habituai à l'hallucination simple: je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac; les monstres, les mystères; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots!

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre: j'enviais la félicité des bêtes, - les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité!

Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances:

                                 Chanson de la plus haute tour

Qu'il vienne, qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

J'ai tant fait patience

Qu'à jamais j'oublie.

Craintes et souffrances

Aux cieux sont parties.

Et la soif malsaine

Obscurcit mes veines.

Qu'il vienne, qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

Telle la prairie

A l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies,

Au bourdon farouche

Des sales mouches.

Qu'il vienne, qu'il vienne,

Le temps dont on s'éprenne.

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me trainais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

'Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides! dans les salons! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante'

Oh! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon!

                                                 Faim

Si j'ai du goût, ce n'est guère

Que pour la terre et les pierres.

Je déjeune toujours d'air,

De roc, de charbons, de fer.

Mes faims, tournez. Paissez, faims,

Le pré des sons.

Attirez le gai venin

Des liserons.

Mangez les cailloux qu'on brise,

Les vieilles pierres d'églises;

Les galets des vieux déluges,

Pains semés dans les vallées grises.

                                                       -----

Le loup criait sous les feuilles

En crachant les belles plumes

De son repas de volailles:

Comme lui je me consume.

Les salades, les fruits

N'attendent que la cueillette;

Mais l'araignée de la haie

Ne mange que des violettes.

Que je dorme! que je bouille

Aux autels de Salomon.

Le bouillon court sur la rouille,

Et se mêle au Cédron.

Enfin, ô bonheur, ô raison, j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d'or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible:

Elle est retrouvée!

Quoi? l'éternité.

C'est la mer mêlée

Au soleil.

Mon ame éternelle,

Observe ton voeu

Malgré la nuit seule

Et le jour en feu.

Donc tu te dégages

Des humains suffrages,

Des communs élans!

Tu voles selon

- Jamais l'espérance.

Pas d'orietur.

Science et patience,

Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,

Braises de satin,

Votre ardeur

Est le devoir.

Elle est retrouvée!

- Quoi? - l'Eternité.

C'est la mer mêlée

Au soleil.

                                                       -----

Je devins un opéra fabuleux: je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur: l'action n'est pas la vie, mais une façon de gacher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

A chaque être, plusieurs autres vies mes semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait: il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. - Ainsi, j'ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie, - la folie qu'on enferme, - n'a été oublié par moi: je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J'étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle eût dû me laver d'une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J'avais été damné par l'arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver: ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

Le Bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait au chant du coq, - ad matutinum, au Christus venit, - dans les plus sombres villes:

O saisons, ô chateaux!

Quelle ame est sans défauts?

J'ai fait la magique étude

Du bonheur, qu'aucun n'élude.

Salut à lui, chaque fois

Que chante le coq gaulois.

Ah! je n'aurai plus d'envie:

Il s'est chargé de ma vie.

Ce charme a pris ame et corps

Et dispersé les efforts.

O saisons, ô chateaux!

L'heure de sa fuite, hélas!

Sera l'heure du trépas.

O saisons, ô chateaux!

                                                       -----

Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté.

L'impossible

Ah! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était. - Et je m'en aperçois seulement!

- J'ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l'occasion d'une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd'hui qu'elles sont si peu d'accord avec nous.

J'ai eu raison dans tous mes dédains: puisque je m'évade!

Je m'évade!

Je m'explique.

Hier encore, je soupirais: 'Ciel! sommes-nous assez de damnés ici-bas! Moi j'ai tant de temps déjà dans leur troupe! Je les connais tous. Nous nous reconnaissons toujours; nous nous dégoûtons. La charité nous est inconnue. Mais nous sommes polis; nos relations avec le monde sont très convenables.' Est-ce étonnant? Le monde! les marchands, les naïfs! - Nous ne sommes pas déshonorés. - Mais les élus, comment nous recevraient-ils? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus, puisqu'il nous faut de l'audace ou de l'humilité pour les aborder. Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs!

M'étant retrouvé deux sous de raison - ça passe vite! - je vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré assez tôt que nous sommes à l'Occident. Les marais occidentaux! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré Bon! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu'a subis l'esprit depuis la fin de l'Orient Il en veut, mon esprit!

Mes deux sous de raison sont finis! - L'esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais.

J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art, l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards; je retournais à l'Orient et à la sagesse première et éternelle. - Il parait que c'est un rêve de paresse grossière!

Pourtant, je ne songeais guère au plaisir d'échapper aux souffrances modernes. Je n'avais pas en vue la sagesse batarde du Coran. - Mais n'y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l'homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela! Torture subtile, niaise; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s'ennuyer, peut-être M. Prudhomme est né avec le Christ.

N'est-ce pas parce que nous cultivons la brume! Nous mangeons la fièvre avec nos légumes aqueux. Et l'ivrognerie! et le tabac! et l'ignorance! et les dévouements! - Tout cela est-il assez loin de la pensée de la sagesse de l'Orient, la patrie primitive? Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s'inventent!

Les gens d'Eglise diront: C'est compris. Mais vous voulez parler de l'Eden. Rien pour vous dans l'histoire des peuples orientaux. - C'est vrai; c'est à l'Eden que je songeais! Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des races antiques!

Les philosophes: le monde n'a pas d'age. L'humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d'habiter dans votre Orient, quelque ancien qu'il vous le faille, - et d'y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.

Mon esprit, prends garde. Pas de partis de salut violents. Exerce-toi! - Ah! la science ne va pas assez vite pour nous!

- Mais je m'aperçois que mon esprit dort.

S'il était éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant! - S'il avait été éveillé jusqu'à ce moment-ci, c'est que je n'aurais pas cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale! - S'il avait toujours été bien éveillé, je voguerais en pleine sagesse!

O pureté! pureté!

C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté! - Par l'esprit on va à Dieu!

Déchirante infortune!

L'éclair

Le travail humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abime de temps en temps.

'Rien n'est vanité; à la science, et en avant!' crie l'Ecclésiaste moderne, c'est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le coeur des autres Ah! vite, vite un peu; là-bas, par-delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles les échappons-nous?

- Qu'y puis-je? Je connais le travail; et la science est trop lente. Que la prière galope et que la lumière gronde je le vois bien. C'est trop simple, et il fait trop chaud; on se passera de moi. J'ai mon devoir, j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.

Ma vie est usée. Allons! feignons, fainéantons, ô pitié! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, - prêtre! Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante; gardien des aromates sacrés, confesseurs, martyr

Je reconnais là ma sale éducation d'enfance. Puis quoi! Aller mes vingt ans, si les autres vont vingt ans

Non! non! à présent je me révolte contre la mort! Le travail parait trop léger à mon orgueil: ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j'attaquerais à droite, à gauche

Alors, - oh! - chère pauvre ame, l'éternité serait-elle pas perdue pour nous!

Matin

N'eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, - trop de chance! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tachez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler!

Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien l'enfer; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur, l'ame, l'esprit. Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer - les premiers! - Noël sur la terre!

Le chant des cieux, la marche des peuples! Esclaves ne maudissons pas la vie.

Adieu

L'automne déjà! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'ames et de corps morts et qui seront jugés! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans age, sans sentiment J'aurais pu y mourir L'affreuse évocation! J'exècre la misère.

Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort!

- Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée!

Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!

Suis-je trompé, la charité serait-elle soeur de la mort, pour moi?

Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie! et où puiser le secours?

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Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.

Car je puis dire que la victoire m'est acquise: les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais!

Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques: tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau! Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Que parlais-je de main amie! un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une ame et un corps.

Avril-août, 1873.

LES ILLUMINATIONS

Après le déluge

Aussitôt après que l'idée du Déluge se fut rassise,

Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.

Oh les pierres précieuses qui se cachaient, - les fleurs qui regardaient déjà.

Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

Le sang coula, chez Barbe-Bleue, - aux abattoirs, - dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

Les castors batirent. Les 'mazagrans' fumèrent dans les estaminets.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.

Une porte claqua, et sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée. Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bati dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, - et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.

- Sourds, étang, - Ecume, roule sur le pont, et par-dessus les bois; - draps noirs et orgues, - éclairs et tonnerre, - montez et roulez; - Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.

Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes! - c'est un ennui! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.

Enfance

I

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

A la lisière de la forêt - les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, - la fille à lèvre d'orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu'ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer; enfantes et géantes, superbes, noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés - jeunes mères et grandes soeurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses.

Quel ennui, l'heure du 'cher corps' et 'cher coeur'.

II

C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie sur le sable. - Le petit frère - (il est aux Indes) là, devant le couchant, sur le pré d'oeillets. - Les vieux qu'on a enterrés tout droits dans le remparts aux giroflées.

L'essaim des feuilles d'or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. - On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide. Le chateau est à vendre; les persiennes sont détachées. - Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes. D'ailleurs il n'y a rien à voir là-dedans.

Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est levée. O les calvaires et les moulins du désert, les iles et les meules.

Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d'une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s'amassaient sur la haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes.

III

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse.

IV

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, - comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l'allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont apres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

V

Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief - très loin sous terre.

Je m'accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.

A une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin!

Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l'épaisseur du globe. Peut-être les gouffres d'azur, des puits de feu. C'est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Aux heures d'amertume je m'imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maitre du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte?

Conte

Un Prince était vexé de ne s'être employé jamais qu'à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.

Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n'en commanda point de nouvelles. - Les femmes réapparurent.

Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. - Tous le suivaient.

Il s'amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. - La foule, les toits d'or, les belles bêtes existaient encore.

Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté! Le peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.

Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe! d'un bonheur indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir? Ensemble donc ils moururent.

Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un age ordinaire. Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince.

La musique savante manque à notre désir.

Parade

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en oeuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d'été, rouges et noirs, tricolores, d'acier piqué d'étoiles d'or; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés; des enrouements folatres! La démarche cruelle des oripeaux! - Il y a quelques jeunes, - comment regarderaient-ils Chérubin? - pourvus de voix effrayantes et quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d'un luxe dégoûtant.

O le plus violent Paradis de la grimace enragée! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été. Chinois, Hottentos, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons 'bonnes filles'. Maitres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J'ai seul la clef de cette parade sauvage.

Antique

Gracieux fils de Pan! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

Being beauteous

Devant une neige un atre de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourd font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent et grondent, et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, - elle recule, elle se dresse. Oh! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux.

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O la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal! Le canon sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air léger!

Vies

I

O les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple! Qu'a-t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes? D'alors, de là-bas, je vois encore même les vieilles! Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la campagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées. - Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée - Exilé ici, j'ai eu une scène où jouer les chefs-d'oeuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que vous trouvates. Je vois la suite! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend?

II

Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. A présent, gentilhomme d'une campagne aigre au ciel sobre, j'essaye de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de l'apprentissage ou de l'arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou six veuvages, et quelques noces où ma forte tête m'empêcha de monter au diapason des camarades. Je ne regrette pas ma vieille part de gaité divine: l'air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais être mis en oeuvre, et que d'ailleurs je suis dévoué à un trouble nouveau, - j'attends de devenir un très méchant fou.

III

Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j'ai connu le monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier j'ai appris l'histoire. A quelque fête de nuit dans une cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres. Dans un vieux passage à Paris on m'a enseigné les sciences classiques. Dans une magnifique demeure cernée par l'Orient entier j'ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite. J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions.

Départ

Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. - O Rumeurs et Visions!

Départ dans l'affection et le bruit neufs!

Royauté

Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. 'Mes amis, je veux qu'elle soit reine!' 'Je veux être reine!' Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d'épreuve terminée. Ils se pamaient l'un contre l'autre.

En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et toute l'après-midi, où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.

A une Raison

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

Ta tête se détourne: le nouvel amour! Ta tête se retourne, - le nouvel amour!

'Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps', te chantent ces enfants. 'Elève n'importe où la substance de nos fortunes et de nos voeux' on t'en prie.

Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.

Matinée d'ivresse

O mon Bien! O mon Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point! chevalet féerique! Hourra pour l'oeuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira pas eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. O maintenant, nous si digne de ces tortures! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre ame créés: cette promesse, cette démence! L'élégance, la science, la violence! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, - ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, - cela finit par une débandade de parfums.

Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d'ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos ages. nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des ASSASSINS.

Phrases

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, - en une plage pour deux enfants fidèles, - en une maison musicale pour notre claire sympathie, - je vous trouverai.

Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un 'luxe inouï', - et je suis à vos genoux.

Que j'aie réalisé tous vos souvenirs, - que je sois celle qui sait vous garrotter, - je vous étoufferai.

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Quand nous somme très forts, - qui recule? très gais, qui tombe de ridicule? Quand nous sommes très méchants, que ferait-on de nous?

Parez-vous, dansez, riez. - Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.

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- Ma camarade, mendiante, enfant monstre! comme ça t'est égal, ces malheureuses et ces manoeuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix! unique flatteur de ce vil désespoir.

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Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l'air; - une odeur de bois suant dans l'atre, - les fleurs rouies, - le saccage des promenades, - la bruine des canaux par les champs - pourquoi pas déjà les joujoux et l'encens?

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J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaines d'or d'étoile à étoile, et je danse.

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Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc? Quelles violettes frondaisons vont descendre?

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Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

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Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. - Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! mes reines!

Ouvriers

O cette chaude matinée de février. Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d'indigents absurdes, notre jeune misère.

Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans, et un foulard de soie. C'était bien plus triste qu'un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.

Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons.

La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. O l'autre monde, l'habitation bénie par le ciel et les ombrages! Le sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d'été, l'horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non! nous ne passerons pas l'été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traine plus une chère image.

Les ponts

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives chargées de dômes s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mats, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

Ville

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaitre amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été! - des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon coeur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

Ornières

A droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet: des chars chargés d'animaux de bois doré, de mats et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

Villes

Ce sont des villes! C'est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent  dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l'abime et les toits des auberges l'ardeur du ciel pavoise les mats. L'écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, - la mer s'assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des chateaux batis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s'effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l'on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements?

Vagabonds

Pitoyable frère! Que d'atroces veillées je lui dus! 'Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage.' Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.

Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.

Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, - tel qu'il se rêvait! - et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.

J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, - et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

Villes

L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. Impossible d'exprimer le jour mat produit par le ciel immuablement gris, l'éclat impérial des batisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d'énormité singulier toutes les merveilles classiques de l'architecture. J'assiste à des expositions de peinture dans les locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court. Quelle peinture! Un Nabuchodonosor norvégien a fait construire les escaliers des ministères; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brahmas et j'ai tremblé à l'aspect de colosses des gardiens et officiers de constructions. Par le groupement des batiments en squares, cours et terrasses fermées, on a évincé les clochers. Les parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe. Le haut quartier a des parties inexplicables: un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

Sur quelques points des passerelles de cuivre, des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la ville! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte: quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous l'acropole? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques. Mais la neige de la chaussée est écrasée; quelques nababs aussi rares que les promeneurs d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants. Quelques divans de velours rouge: on sert des boissons polaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. A l'idée de chercher des théatres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a une police, mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d'ici.

Le faubourg aussi élégant qu'une belle rue de Paris est favorisé d'un air de lumière. L'élément démocratique compte quelque cent ames. Là encore les maisons ne se suivent pas; le faubourg se perd bizarrement dans la campagne, le 'Comté' qui remplit l'occident éternel des forêts et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.

Veillées

I

C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.

C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.

C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.

L'air et le monde point cherchés. La vie.

- Etait-ce donc ceci?

- Et le rêve fraichit.

II

L'éclairage revient à l'arbre de batisse. Des deux extrémités de la salle, décors quelconques, des élévations harmoniques se joignent. La muraille en face du veilleur est une succession psychologique de coupes de frises, de bandes atmosphériques et d'accidences géologiques. - Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

III

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit, le long de la coque et autour du steerage.

La mer de la veillée, telle que les seins  d'Amélie.

Les tapisseries, jusqu'à mi-hauteur, des taillis de dentelle, teinte d'émeraude, où se jettent les tourterelles de la veillée.

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La plaque du foyer noir, de réels soleils des grèves: ah! puits des magies; seule vue d'aurore, cette fois.

Mystique

Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.

Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. A gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite la ligne des orients, des progrès.

Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, contre notre face, et fait l'abime fleurant et bleu là-dessous.

Aube

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins: à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Fleurs

D'un gradin d'or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Nocturne vulgaire

Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse les croisées. - Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés - Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée; et dans un défaut en haut de la glace de droite tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins. - Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image. Dételage aux environs d'une tache de gravier.

- Ici, va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes, - et les Solymes, - et les bêtes féroces et les armées, - (Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie).

- Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues

- Un souffle disperse les limites du foyer.

Marine

Les chars d'argent et de cuivre -

Les proues d'acier et d'argent -

Battent l'écume, -

Soulèvent les souches des ronces -

Les courants de la lande,

Et les ornières immenses du reflux,

Filent circulairement vers l'est,

Vers les piliers de la forêt, -

Vers les fûts de la jetée,

Dont l'angle est heurté par des

tourbillons de lumière.

Fête d'hiver

La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles prolongent, dans les vergers et les allées voisins du Méandre, - les verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier Empire, - Rondes Sibériennes, Chinoises de Boucher.

Angoisse

Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, - qu'une fin aisée répare les ages d'indigence, - qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale.

( O palmes! diamant! - Amour, force! - plus haut que toutes joies et gloires! - de toutes façons, partout, - Démon, dieu, - Jeunesse de cet être-ci; moi ! )

Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchises première?

Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.

Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer: aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

Métropolitain

Du détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par de jeunes famille pauvres qui s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. - La ville !

Du désert de bitume fuient droit en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire qui puisse faire l'Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. - La bataille !

Lève la tête: ce pont de bois, arqué; les derniers potagers de Samarie; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide; l'ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière: les cranes lumineux dans les plants de pois - et les autres fantasmagories - La campagne.

Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu'on appellerait coeurs et soeurs, Damas damnant de longueur, - possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens - et il y a des auberges qui pour toujours n'ouvrent déjà plus - il y a des princesses, et si tu n'es pas trop accablé, l'étude des astres - Le ciel.

Le matin où avec Elle, vous vous débattites parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, - ta force.

Barbare

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques; (elles n'existent pas. )

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le coeur et la tête - loin des anciens assassins -

Oh! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques: (elles n'existent pas)

Douceurs !

Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre, - Douceurs! - les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le coeur terrestre éternellement carbonisé pour nous. - O monde! -

(Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu'on entend, qu'on sent,)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.

O Douceurs, ô monde, ô musique! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

Le pavillon

Solde

A vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses: ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaitre:

Les voix reconstituées; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées; l'occasion, unique, de dégager nos sens!

A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant à chaque démarche! Solde de diamants sans contrôle!

A vendre l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs; la mort atroce pour les fidèles et les amants!

A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font!

A vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,

Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, - et ses secrets affolants pour chaque vice - et sa gaité effrayante pour la foule -

A vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt!

Fairy

Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums affaissés.

- Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes. -

Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrures et les ombres - et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.

Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.

Guerre

Enfant, certains ciels ont affiné mon optique: tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent. - A présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. - Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue.

C'est aussi simple qu'une phrase musicale.

Jeunesse

I

                                          Dimanche

Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit.

- Un cheval détale sur le turf suburbain, et le long des cultures et des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons improbables. Les desperadoes languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. -

Reprenons l'étude au bruit de l'oeuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses.

II

                                 Sonnet

Homme de constitution ordinaire, la chair

n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger; - ô

journées enfantes! - le corps un trésor à prodiguer; - ô

aimer, le péril ou la force de Psyché? La terre

avait des versants fertiles en princes et en artistes

et la descendance et la race vous poussaient aux

crimes et aux deuils: le monde votre fortune et votre

péril. Mais à présent, ce labeur comblé, - toi, tes calculs,

- toi, tes impatiences - ne sont plus que votre danse et

votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double

événement d'invention et de succès une raison,

- en l'humanité fraternelle et discrète par l'univers,

sans images; - la force et le droit réfléchissent la

danse et la voix à présent seulement appréciées.

III

                                      Vingt ans

Les voix instructives exilées L'ingénuité physique amèrement rassise - Adagio - Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux: que le monde était plein de fleurs cet

été! Les airs et les formes mourant - Un choeur, pour calmer l'impuissance et l'absence! Un choeur de verres, de mélodies nocturnes En effet les nerfs vont vite chasser.

IV

Tu es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.

Mais tu te mettras à ce travail: toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire  et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des apparences actuelles.

Promontoire

L'aube d'or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l'Epire et le Péloponnèse, ou que la grande ile du Japon, ou que l'Arabie! Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales; de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche; de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers; des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne; des talus de parcs singuliers pendant des têtes d'Arbre du Japon; les façades circulaires des 'Royal' ou des 'Grand' de Scarbro ou de Brooklyn; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleines d'éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l'esprit des voyageurs et des nobles - qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, - et même aux ritournelles des vallées illustres de l'art, de décorer merveilleusement les façades du Palais-Promontoire.

Scènes

L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles:

Des boulevards de tréteaux.

Un long pier en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

Dans des corridors de gaze noire suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles.

Des oiseaux de mystères s'abattent sur un ponton de maçonnerie mû par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.

Des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour s'inclinent dans des réduits ménagés sous les plafonds, autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.

La féerie manoeuvre au sommet d'un amphithéatre couronné par les taillis, - ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes sur l'arête des cultures.

L'opéra-comique se divise sur une scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

Soir historique

En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maitre anime le clavecin des prés; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goûte sur les tréteaux de gazon. Et l'embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides!

A sa vision esclave, - l'Allemagne s'échafaude vers des lunes; les déserts tartares s'éclairent - les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste Empire; par les escaliers et les fauteuils de rois, un petit monde blême et plat, Afrique et Occidents, va s'édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.

La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera! Le plus élémentaire physicien sent qu'il n'est plus possible de se soumettre à cette atmosphère personnelle, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.

Non! - Le moment de l'étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la Bible et par les Nornes et qu'il sera donné à l'être sérieux de surveiller. - Cependant ce ne sera point un effet de légende!

Bottom

La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère, - je me trouvai néanmoins chez ma dame, en gros oiseau gris bleu s'essorant vers les moulures du plafond et trainant l'aile dans les ombres de la soirée.

Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs-d'oeuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

Tout se fait ombre et aquarium ardent.

Au matin, - aube de juin batailleuse, - je courus aux champs, ane, claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.

H

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. - O terrible frisson des amours novices, sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux! trouvez Hortense.

Mouvement

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,

Le gouffre à l'étambot,

La célérité de la rampe,

L'énorme passade du courant

Mènent par les lumières inouïes

Et la nouveauté chimique

Les voyageurs entourés des trombes du val

Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde

Cherchant la fortune chimique personnelle;

Le sport et le comfort voyagent avec eux;

Ils emmènent l'éducation

Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau

Repos et vertige

A la lumière diluvienne,

Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, - le sang, les fleurs, le feu, les bijoux -

Des comptes agités à ce bord fuyard,

- On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,

Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études; -

Eux chassés dans l'extase harmonique,

Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants

Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,

- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne? -

Et chante et se poste.

Dévotion

A ma soeur Louise Vanaen de Voringhem: - Sa cornette bleue tournée à la mer du Nord. - Pour les naufragés.

A ma soeur Léonie Aubois d'Ashby. Baou. - l'herbe d'été bourdonnante et puante. - Pour la fièvre des mères et des enfants.

A Lulu, - démon - qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète. Pour les hommes! A madame ***.

A l'adolescent que je fus. A ce saint vieillard, ermitage ou mission.

A l'esprit des pauvres. Et à un très haut clergé.

Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémorial et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux.

Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge, - (son coeur ambre et spunk), - pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.

A tout prix et avec tous les airs, même dans les voyages métaphysiques. - Mais plus alors.

Démocratie

'Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

'Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

'Aux pays poivrés et détrempés! - au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

'Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route!'

Génie

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.

Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuses et imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie

Et nous nous le rappelons et il voyage Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne: 'Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces ages. C'est cette époque-ci qui a sombré!'

Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaités des hommes et de tout ce pêché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.

O ses souffles, ses têtes, ses courses; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.

O fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!

Son corps! le dégagement rêvé, le brisement de la grace croisée de violence nouvelle!

Sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.

Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

O lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

O monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!

Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au chateau, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

                  ALBUM ZUTIQUE

                                               Conneries

Cocher ivre

Pouacre

Boit:

Nacre

Voit:

Acre

Loi,

Fiacre

Choit!

Femme

Tombe,

Lombe

Saigne:

Clame!

Geigne.

 ARTHUR RIMBAUD

Jeune goinfre

Casquette,

De moire,

Quéquette

D'ivoire,

Toilette

Très noire,

Paul guette

L'armoire,

Projette

Languette

Sur poire,

S'apprête,

Baguette,

Et foire.

ARTHUR RIMAUD

Paris

Al. Godillot, Gambier,

Galopeau, Wolf-Pleyel,

- O Robinets! - Menier,

- O Christs! - Leperdriel!

Kinck, Jacob, Bonbonnel!

Veuillot, Tropmann, Augier!

Gill, Mendès, Manuel,

Guido Gonin! - Panier

Des Graces! L'Hérissé!

Cirages onctueux!

Pains vieux, spiritueux!

Aveugles! - puis, qui sait? -

Sergents de ville, Enghiens

Chez soi. - Soyons chrétiens!

ARTHUR RIMBAUD

Vieux de la vieille

Aux paysans de l'empereur!

A l'empereur des paysans!

Au fils de Mars,

Au glorieux 18 mars!

Où le ciel d'Eugénie a béni les entrailles!

Les lèvres closes

Vu à Rome

Il est, à Rome, à la Sixtine,

Couverte d'emblèmes chrétiens,

Une cassette écarlatine

Où sèchent des nez fort anciens:

Nez d'ascètes de Thébaïde,

Nez de chanoines du Saint Graal

Où se figea la nuit livide,

Et l'ancien plain-chant sépulcral.

Dans leur sécheresse mystique,

Tous les matins, on introduit

De l'immondice schismatique

Qu'en poudre fine on a réduit.

LEON DIERX.

ARTHUR RIMBAUD

Fête galante

Rêveur, Scapin

Gratte un lapin

Sous sa capote.

Colombina

- Que l'on pina! -

- Do, mi, - tapote

L'oeil du lapin

Qui tôt, tapin,

Est en ribote

PAUL VERLAINE

ARTHUR RIMBAUD

L'angelot maudit

Toits bleuatres et portes blanches

Comme en de nocturnes dimanches,

Au bout de la ville, sans bruit

La Rue est blanche, et c'est la nuit.

La Rue a des maisons étranges

Avec des persiennes d'Anges.

Mais, vers une borne, voici

Accourir, mauvais et transi,

Un noir Angelot qui titube,

Ayant mangé trop de jujube.

Il fait caca: puis disparait:

Mais son caca maudit parait,

Sous la lune sainte qui vaque,

De sang noir un léger cloaque.

LOUIS RATISBONNE.

ARTHUR RIMBAUD

Lys

O balançoire! O lys! Clysopompes d'argent!

Dédaigneux des travaux, dédaigneux des famines!

L'aurore vous emplit d'un amour détergent!

Une douceur de ciel beurre vos étamines!

ARMAND SILVESTRE

ARTHUR RIMBAUD

L'humanité

L'humanité chaussait le vaste enfant Progrès.

LOUIS-XAVIER DE RICARD.

ARTHUR RIMBAUD

Remembrances du vieillard idiot

 

Pardon, mon père!

                                Jeune, aux foire de campagne,

Je cherchais, non le tir banal où tout coup gagne,

Mais l'endroit plein de cris où les anes, le flanc

Fatigué, déployaient ce long tube sanglant

Que je ne comprends pas encore!

                                Et puis ma mère,

Dont la chemise avait une senteur amère

Quoique fripée au bas et jaune comme un fruit,

Ma mère qui montait au lit avec un bruit

- Fils du travail pourtant, - ma mère, avec sa cuisse

De femme mûre, avec ses reins très gros où plisse

Le linge, me donna ces chaleurs que l'on tait!

Une honte plus crue et plus calme, c'était

Quand ma petite soeur, au retour de la classe,

Ayant usé longtemps ses sabots sur la glace,

Pissait, et regardait s'échapper de sa lèvre

D'en bas, serrée et rose, un fil d'urine mièvre!

O pardon!

                        Je songeais à mon père parfois:

Le soir, le jeu de cartes et les mots plus grivois,

Le voisin, et moi qu'on écartait, choses vues

- Car un père est troublant! - et les choses conçues!

Son genou, calineur parfois; son pantalon

Dont mon doigt désirait ouvrir la fente - Oh! non! -

Pour avoir le bout gros, noir et dur de mon père,

Dont la pileuse main me berçait!

                                                Je veux taire

Le pot, l'assiette à manche, entrevue au grenier,

Les almanachs couverts en rouge, et le panier

De charpie, et la Bible, et les lieux, et la bonne,

La Sainte-Vierge et le crucifix

                                                Oh! personne

Ne fut si fréquemment troublé, comme étonné!

Et maintenant, que le pardon me soit donné:

Puisque les sens infects m'ont mis de leurs victimes,

Je me confesse de l'aveu des jeunes crimes!

.

Puis! qu'il me soit permis de parler au Seigneur! -

Pourquoi la puberté tardive et le malheur

Du gland tenace et trop consulté? Pourquoi l'ombre

Si lente au bas ventre? et ces terreurs sans nombre

Comblant toujours la joie ainsi qu'un gravier noir?

- Moi j'ai toujours été stupéfait! Quoi savoir?

.

Pardonné?

                        Reprenez la chancelière bleue,

Mon père.

                        O cette enfance!..

.

                                                - et tirons-nous la queue!

FRANCOIS COPPEE

ARTHUR RIMBAUD

Vieux Coppées

Les soirs d'été

Les soirs d'été, sous l'oeil ardent des devantures,

Quand la sève frémit sous les grilles obscures

Irradiant au pied des grêles marronniers,

Hors de ces groupes noirs, joyeux ou casaniers,

Suceurs de brûle-gueule ou baiseurs du cigare,

Dans le kiosque mi-pierre étroit où je m'égare,

- Tandis qu'en haut rougeoie une annonce d'Ibled, -

Je songe que l'hiver figera le Tibet

D'eau propre qui bruit apaisant l'onde humaine,

- Et que l'apre aquilon n'épargne aucune veine.

FRANCOIS COPPEE.

ARTHUR RIMBAUD

Aux livres de chevet

Aux livres de chevet, livres de l'art serein.

Obermann et Genlis, Vert-Vert et le Lutrin,

Blasé de nouveauté grisatre et saugrenue,

J'espère, la vieillesse étant enfin venue,

Ajouter le traité du Docteur Venetti.

Je saurai, revenu du public abêti,

Goûter le charme ancien des dessins nécessaires.

Ecrivain et graveur ont doré les misères

Sexuelles, et c'est, n'est-ce pas, cordial:

DR VENETTI, Traité de l'Amour conjugal.

FRANCOIS COPPEE,ARTHUR RIMBAUD

J'occupais un wagon de troisième

J'occupais un wagon de troisième; un vieux prêtre

Sortit un brûle-gueule et mit à la fenêtre,

Vers les brises, son front très calme aux poils palis.

Puis ce chrétien, bravant les brocards impolis,

S'étant tourné, me fit la demande énergique

Et triste en même temps d'une petite chique

De caporal, - ayant été l'aumonier-chef

D'un rejeton royal condamné derechef; -

Pour malaxer l'ennui d'un tunnel, sombre veine

Qui s'offre aux voyageurs, près Soissons, ville d'Aisne.

Je préfère sans doute, au printemps, la guinguette

Où des marronniers nains bourgeonne la baguette,

Vers la prairie étroite et communale, au mois

De mai. Des jeunes chiens rabroués bien des fois

Viennent près des Buveurs triturer des jacinthes

De plate-bande. Et c'est, jusqu'aux soirs d'hyacinthe,

Sur la table d'ardoise où, l'an dix-sept cent vingt,

Un diacre grava son sobriquet latin

Maigre comme une prose à des vitraux d'église,

La toux des flacons noirs qui jamais ne les grise.

FRANCOIS COPPEE.

ARTHUR RIMBAUD

Etat de siège?

Le pauvre postillon, sous le dais de fer blanc,

Chauffant une engelure énorme sous son gant,

Suit son lourd omnibus parmi la rive gauche,

Et de son aine en flamme écarte la sacoche.

Et, tandis que, douce ombre où des gendarmes sont,

L'honnête intérieur regarde au ciel profond

La lune se bercer parmi la verte ouate,

Malgré l'édit et l'heure encore délicate,

Et que l'omnibus rentre à l'Odéon, impur

Le débauché glapit au carrefour obscur!

FRANCOIS COPPEE, ARTHUR RIMBAUD

Ressouvenir

Cette année où naquit le Prince impérial

Me laisse un souvenir largement cordial

D'un Paris limpide ou des N d'or et de neige

Aux grilles du palais, aux gradins du manège,

Eclatent, tricolorement enrubannés.

Dans le remous public des grands chapeaux fanés,

Des chauds gilets à fleurs, des vieilles redingotes,

Et des chants d'ouvriers anciens dans les gargotes,

Sur des chales jonchés l'Empereur marche, noir

Et propre, avec la Sainte Espagnole, le soir.

FRANCOIS COPPEE, ARTHUR RIMBAUD

L'enfant qui ramassa les balles

L'enfant qui ramassa les balles, le Pubère

Où circule le sang de l'exil et d'un Père

Illustre, entend germer sa vie avec l'espoir

De sa figure et de sa stature et veut voir

Des rideaux autres que ceux du Trône et des Crèches.

Aussi son buste exquis n'aspire pas aux brèches

De l'Avenir! - il a laissé l'ancien jouet. -

O son doux rêve ô son bel Enghien*! Son oeil est

Approfondi par quelque immense solitude;

'Pauvre jeune homme, il a sans doute l'Habitude!'

FRANCOIS COPPEE.

* parce que 'Enghien chez soi'

Le balai

C'est un humble balai de chiendent, trop dur

Pour une chambre ou pour la peinture d'un mur.

L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie.

Racine prise à quelque ancienne prairie,

Son crin inerte sèche: et son manche a blanchi,

Tel qu'un bois d'ile à la canicule rougi.

La cordelette semble une tresse gelée.

J'aime de cet objet la saveur désolée.

Et j'en voudrais laver tes larges bords de lait,

O Lune, où l'esprit de nos Soeurs mortes se plait.

F. C.

Exil

..

Que l'on s'intéressa souvent, mon cher Conneau!

Plus qu'à l'oncle vainqueur, au Petit Ramponneau!

Que tout honnête instinct sort du Peuple débile!..

Hélas! Et qui a fait mal tourner votre bile!

Et qu'il nous sied déjà de pousser le verrou

Au vent que les enfants nomment Bari-Barou!

.

Fragment d'une épitre en vers

de Napoléon III (1871).

Hypotyposes saturniennes, ex-Belmontet

Quel est donc ce mystère impénétrable et sombre?

Pourquoi, sans projeter leur voile blanche, sombre

Tout jeune esquif royal gréé?

Renversons la douleur de nos lacrymatoires

L'amour veut vivre aux dépens de sa soeur,

L'amitié vit aux dépens de son frère.

Le sceptre, qu'à peine on révère,

N'est que la croix d'un grand calvaire

Sur le volcan des nations!

Oh! l'honneur ruisselait sur ta male moustache.

BELMONTET

archétype Parnassien.

 Les stupras

Les anciens animaux

Les anciens animaux saillissaient, même en course,

Avec des glands bardés de sang et d'excrément.

Nos pères étalaient leur membre fièrement

Par le pli de la gaine et le grain de la bourse.

Au moyen age pour la femelle, ange ou pource,

Il fallait un gaillard de solide gréement:

Même un Kléber, d'après la culotte qui ment

Peut-être un peu, n'a pas dû manquer de ressource.

D'ailleurs l'homme au plus fier mammifère est égal;

L'énormité de leur membre à tort nous étonne;

Mais une heure stérile a sonné: le cheval

Et le boeuf ont bridé leurs ardeurs, et personne

N'osera plus dresser son orgueil génital

Dans les bosquets ou grouille une enfance bouffonne.

Nos fesses

Nos fesses ne sont pas les leurs. Souvent j'ai vu

Des gens déboutonnés derrière quelque haie,

Et, dans ces bains sans gêne où l'enfance s'égaie,

J'observais le plan et l'effet de notre cul.

Plus ferme, blême en bien des cas, il est pourvu

De méplats évidents que tapisse la claie

Des poils; pour elles, c'est seulement dans la raie

Charmante que fleurit le long satin touffu.

Une ingéniosité touchante et merveilleuse

Comme l'on ne voit qu'aux anges des saints tableaux

Imite la joue où le sourire se creuse.

Oh! de même être nus, chercher joie et repos,

Le front tourné vers sa portion  glorieuse,

Et libres tous les deux murmurer des sanglots?

Correspondance

(extraits)

A Théodore de Banville

Charleville (Ardennes), le 24 mai 187O.

A Monsieur Théodore de Banville.

Cher Maitre,

Nous sommes aux mois d'amour; j'ai dix-sept ans. L'age des espérances et des chimères, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, - pardon si c'est banal, - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes - moi j'appelle cela du printemps.

Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, - et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, - c'est que j'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, - puisque le poète est un Parnassien, - épris de la beauté idéale; c'est que j'aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maitres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi, - c'est bête, n'est-ce pas, mais enfin?

Dans deux ans, dans un an peut-être, n'est-ce pas, je serai à Paris. - Anch'io, messieurs du journal, je serai Parnassien! - Je ne sais ce que j'ai là qui veut monter - Je jure, cher maitre, d'adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.

Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers Vous me rendriez fou de joie et d'espérance, si vous vouliez, cher Maitre, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les Parnassiens Je viendrais à la dernière série du Parnasse: cela ferait le Credo des poètes! - Ambition! ô Folle!

ARTHUR RIMBAUD.

A Georges Izambard

I

29, rue de l'Abbaye-des-Prés,

Douai (Nord).

Très pressé.

                Charleville, 25 août 1870.

Monsieur,

Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville!

Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières, - une ville qu'on ne trouve pas, - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoite population gesticule, prud'hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg! C'est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l'uniforme! C'est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières; ma patrie se lève! Moi j'aime mieux la voir assise: ne remuez pas les bottes! c'est mon principe.

Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé; j'espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin; j'espérais surtout des journaux, des livres Rien! Rien! Le courrier n'envoie plus rien aux librairies; Paris se moque de nous joliment: pas un seul livre nouveau! c'est la mort! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l'honorable Courrier des Ardennes, - propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique: A. Pouillard! Ce journal résume les aspirations, les voeux et les opinions de la population: ainsi jugez! c'est du propre! On est exilé dans sa patrie!!!

Heureusement, j'ai votre chambre: - Vous vous rappelez la permission que vous m'avez donnée. - J'ai emporté la moitié de vos livres! J'ai pris Le Diable à Paris. Dites-moi un peu s'il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Granville? - J'ai Costal l'Indien, j'ai La Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire? J'ai lu tous vos livres, tous; il y a trois jours, je suis descendu aux Epreuves, puis aux Glaneuses, - oui! j'ai relu ce volume! - puis ce fut tout! Plus rien; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée! Le Don Quichotte m'apparut; hier, j'ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré: maintenant, je n'ai plus rien!

Je vous envoie ces vers; lisez cela un matin, au soleil, comme je les ai faits: vous n'êtes plus professeur, maintenant, j'espère!

Vous aviez l'air de vouloir connaitre Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition. J'ai là une pièce très émue et bort belle, Marguerite;

'Moi, j'étais à l'écart, tenant sur mes genoux

Ma petite cousine aux grands yeux bleus si doux:

C'est une ravissante enfant que Marguerite

Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite

Et son teint transparent

..

Marguerite est trop jeune. Oh! si c'était ma fille,

Si j'avais une enfant, tête blonde et gentille,

Fragile créature en qui je revivrais,

Rose et candide avec de grands yeux indiscrets!

Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière

Quand je pense à l'enfant qui me rendrait si fière,

Et que je n'aurai pas, que je n'aurai jamais;

Car l'avenir, cruel en celui que j'aimais,

De cette enfant aussi veut que je désespère

Jamais on ne dira de moi: c'est une mère!

Et jamais un enfant ne me dira: maman!

C'en est fini pour moi du céleste roman

Que toute jeune fille à mon age imagine

Ma vie, à dix-huit ans, compte tout un passé. '

- C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone.., dans Sophocle.

J'ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C'est fort bizarre, très drôle; mais vraiment, c'est adorable. Parfois de fortes licences: ainsi,

Et la tigresse épou - vantable d'Hyrcanie

est un vers de ce volume.

Achetez, je vous le conseille, la Bonne Chanson, un petit volume de vers du même poëte: ça vient de paraitre chez Lemerre; je ne l'ai pas lu: rien n'arrive ici; mais plusieurs journaux en disent beaucoup de bien.

Au revoir, envoyez-moi une lettre de 25 pages - poste restante - et bien vite!

ARTHUR RIMBAUD

P. S. - A bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après les vacances

II

à Douai.

                Charleville, le 2 novembre 1870.

Monsieur,

- A vous seul ceci. -

Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma Mère m'a reçu, et je suis là tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu'en janvier 71.

Eh bien, j'ai tenu ma promesse.

Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre, et un tas de choses que 'ça fait pitié', n'est-ce pas? Je devais repartir aujourd'hui même; je le pouvais: j'étais vêtu de neuf, j'aurais vendu ma montre, et vive la liberté! - Donc je suis resté! je suis resté! - et je voudrai repartir encore bien des fois. - Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons. - Mais je resterai, je resterai. Je n'ai pas promis cela! Mais je le ferai pour mériter votre affection: vous me l'avez dit. Je la mériterai.

Le reconnaissance que je vous ai, je ne saurais pas vous l'exprimer aujourd'hui plus que l'autre jour. Je vous la prouverai! Il s'agirait de faire quelque chose pour vous, que je mourrais pour le faire, - je vous en donne ma parole.

J'ai encore un tas de choses à dire

                        Ce 'sans-coeur' de

                                ARTHUR RIMBAUD

Guerre; pas de siège de Mézières. Pour quand? On n'en parle pas. J'ai fait votre commission à M. Deverrrière, et, s'il faut faire plus, je le ferai. - Par-ci, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d'idiotisme, tel est l'esprit de la population. On en entend de belles, allez. C'est dissolvant!

III

Charleville, 13 mai 1871.

Cher Monsieur!

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous

dit; vous faites partie des corps enseignants: vous roulez dans la bonne ornière. - Moi aussi, je suis le principe: je me fais cyniquement entretenir; je déterre d'anciens imbéciles de

collège: tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre: on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius. - Je me dois à la Société, c'est juste, - et j'ai raison. - Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective: votre obstination à regagner le ratelier universitaire, - pardon! - le prouve! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant voulu rien faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, - bien d'autres espèrent la même chose, - je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez! - Je serai un travailleur: c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris! Travailler maintenant, jamais, jamais; je suis en grève.

Maintenant, je m'encrapule le plus possible. Pourquoi? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant: vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire: Je pense: on devrait dire: On me pense. - Pardon du jeu de mots. -

Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait!

Vous n'êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci: est-ce de la satire, comme vous diriez? Est-ce de la poésie? C'est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni - trop - de la pensée:

LE COEUR SUPPLICIE

Mon triste coeur bave à la poupe

etc..

Ca ne veut pas rien dire. - REPONDEZ-MOI: chez M. Deverrière, pour A. R.

Bonjour de coeur,

ARTHUR RIMBAUD.

A Paul Demeny, à Douai.

I

Charleville, 15 mai 1871.

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d'actualité.

CHANT DE GUERRE PARISIEN

Le Printemps est évident, car

etc..

 ARTHUR  RIMBAUD.

- Voici de la prose sur l'avenir de la poésie - Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen-age, - il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur des rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans!

Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux! d'exécrer les ancêtres: on est chez soi et l'on a le temps.

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé? les critiques!! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur?

Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute: je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.

Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs!

En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux: plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités: - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé!

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son ame, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver, cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel! - Mais il s'agit de faire l'ame monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant! - Car il arrive à l'inconnu! Puisqu'il a cultivé son ame, déjà riche, plus qu'aucun! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé!

- la suite à six minutes -

Ici, j'intercale un second psaume, hors du texte: veuillez tendre une oreille complaisante, - et tout le monde sera charmé. - J'ai l'archet en main, je commence:

Mes petites Amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave

etc.

A. R.

Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, - moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n'ai pas tenu un seul rond de bronze! - je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres! - Je reprends:

Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l'humanité, des animaux même; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme: si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue;

- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! il faut être académicien, - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite se ruer dans la folie! -

Cette langue sera de l'ame pour l'ame, résumant tout, parfums, sons, couleurs de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'ame universelle: il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès!

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez - Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L'art éternel aurait ses fonctions; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action; elle sera en avant.

Ces poètes seront! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.

En attendant, demandons aux poètes du nouveau, - idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. - Ce n'est pas cela!

Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte: culture de leurs ames s'est commencée aux accidents: locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. - Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. - Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes: Les Misérables sont un vrai poème. J'ai Les Chatiments sous la main; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.

Musset est quatorze fois exécrables pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées! O! les contes et les proverbes fadasses! O les nuits! O Rolla, ô Namouna, ô la Coupe! Tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré; français, pas parisien! Encore une oeuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine! commenté par M. Taine! Printanier, l'esprit Musset! Charmant, son amour! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec coeur; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire: il avait des visions derrière la gaze des rideaux: il a fermé les yeux. Français, panadis, trainé de l'estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations!

Les seconds romantiques sont très voyants: Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste; et la forme si vantée en lui est mesquine: les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.

Rompue aux formes vieilles, parmi les innocents, A. Renaud, - a fait son Folla, - L. Grandet - a fait son Rolla; - les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, Cl. Popelin, Soulary,

L. Salles; les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard; les fantaisistes, C. Mendès; les bohèmes;

les femmes; les talents, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Coppée, - la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. Voilà. - Ainsi je travaille à me rendre voyant. - Et finissons par un chant pieux.

ACCROUPISSEMENTS

Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,

.

Vous seriez exécrable de ne pas répondre; vite car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.

Au revoir.

 A. RIMBAUD

II

Charleville, 10 juin 1871.

A M. P. DEMENY.

LES POETES DE SEPT ANS

Et la Mère, fermant le livre du devoir,

.

                                A. R.

                                26 mai 1871.

LES PAUVRES A L'EGLISE

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église

.

                                A. RIMBAUD

                                1871

Voici, - ne vous fachez pas, - un motif à dessins drôles: c'est une antithèse aux douces vignettes pérennelles ou batifolent les cupidons, où s'essorent les coeurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc - Ces triolets, eux aussi, au reste, iront

                                        Où les vignettes pérennelles,

                                        Où les doux vers.

Voici: - ne vous fachez pas -

LE COEUR DU PITRE

Mon triste coeur bave à la poupe,

A. R.

Juin 1871.

Voilà ce que je fais.

J'ai trois prières à vous adresser

brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai: ayez la bonté de m'envoyer, s'il vous est possible et s'il vous plait, un exemplaire de vos Glaneuses, que je voudrais relire et qu'il m'est impossible d'acheter, ma mère ne m'ayant gratifié d'aucun rond de bronze depuis six mois, - pitié! - enfin, veuillez bien me répondre, quoi que ce soit, pour cet envoi et pour le précédent.

Je vous souhaite un bon jour, ce qui est bien bon.

Ecrivez à: M. Deverrière, 95, sous les Allées, pour

A. RIMBAUD

III, 15 place Saint-Jacques à Douai (Nord)

Charleville (Ardennes), 28 août 1871.

Monsieur,

Vous me faites recommencer ma prière: soit. Voici la complainte complète. Je cherche des paroles calmes: mais ma science de l'art n'est pas bien profonde. Enfin, voici.

Situation du prévenu: J'ai quitté depuis plus d'un an la vie ordinaire pour ce que vous savez. Enfermé sans cesse dans cette inqualifiable contrée ardennaise, ne fréquentant pas un homme, recueilli dans un travail infame, inepte, obstiné, mystérieux, ne répondant que par le silence aux questions, aux apostrophes grossières et méchantes, me montrant digne dans ma position extra-légale, j'ai fini par provoquer d'atroces résolutions d'une mère aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb.

Elle a voulu m'imposer le travail, - perpétuel, à Charleville (Ardennes)! Une place pour tel jour, disait-elle, ou la porte. - Je refusai cette vie; sans donner mes raisons: c'eût été pitoyable. Jusqu'aujourd'hui, j'ai pu tourner ces échéances. Elle, en est venue à ceci: souhaiter sans cesse mon départ inconsidéré, ma fuite! Indigent, inexpérimenté, je finirais par entrer aux établissements de correction. Et, dès ce moment, silence sur moi!

Voilà le mouchoir de dégoût qu'on m'a enfoncé dans la bouche. C'est bien simple.

Je ne demande rien, je demande un renseignement. Je veux travailler libre: mais à Paris que j'aime. Tenez: je suis un piéton, rien de plus; j'arrive dans la ville immense sans aucune ressource matérielle: mais vous m'avez dit: Celui qui désire être ouvrier à quinze sous par jour s'adresse là, fait cela, vit comme cela. Je m'adresse là, je fais cela, je vis comme cela. Je vous ai prié d'indiquer des occupations peu absorbantes, parce que la pensée réclame de larges tranches de temps. Absolvant le poëte, ces balançoires matérielles se font aimer. Je suis à Paris: il me faut une économie positive! Vous ne trouvez pas cela sincère? Moi, ça me semble si étrange, qu'il me faille vous protester de mon sérieux!

J'avais eu l'idée ci-dessus: la seule qui me parût raisonnable: je vous la rends sous d'autres termes. J'ai bonne volonté, je fais ce que je puis, je parle aussi compréhensiblement qu'un

malheureux! Pourquoi tancer l'enfant qui, non doué de principes zoologiques, désirerait un oiseau à cinq ailes? On le ferait croire aux oiseaux à six queues, ou à trois becs! On lui prêterait un Buffon des familles: ça le déleurrerait.

Donc, ignorant de quoi vous pourriez m'écrire, je coupe les explications et continue à me fier à vos expériences, à votre obligeance que j'ai bien bénie, en recevant votre lettre, et je vous engage un peu à partir de mes idées, - s'il vous plait

Recevriez-vous sans trop d'ennui des échantillons de mon travail?

 A. RIMBAUD.

A Théodore de Banville, à Paris

Charleville, Ardennes, 15 août 1871.

                    A Monsieur Théodore de Banville.

CE QU'ON DIT AU POETE A PROPOS DE FLEURS

                                             I

                    Ainsi, toujours, vers l'azur noir

                    .

                               ALCIDE BAVA.

                                       A. R.

                               14 juillet 1871.

Monsieur et cher Maitre,

Vous rappelez-vous avoir reçu de province, en juin 1870, cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques intitulés Credo in unam? Vous fûtes assez bon pour répondre!

C'est le même imbécile qui vous envoie les vers ci-dessus, signés Alcide Bava. - Pardon.

J'ai dix huit ans. - J'aimerai toujours les vers de Banville.

L'an passé je n'avais que dix-sept ans!

Ai-je progressé?

                        ALCIDE BALVA.

                                  A. R.

Mon adresse:

                        M: Charles Bretagne,

                Avenue de Mézières, à Charleville,

                        pour

                        A. RIMBAUD

A Ernest Delahaye

I

à Charleville.

                        Parmerde, Jumphe 72.

Mon ami,

Oui, surprenante est l'existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l'on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n'est pas ce que je regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci: distillation, composition, tout étroitesses; et l'été accablant: la chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l'été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J'ai une soif à craindre la gangrène: les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.

Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l'académie d'Absomphe, malgré la mauvaise volonté des garçons! C'est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l'ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers, l'absomphe! Mais pour, après, se coucher dans la merde!

Toujours même geinte, quoi! Ce qu'il y a de certain, c'est: merde à Perrin! Et au comptoir de l'Univers, qu'il soit en face du square ou non. Je ne maudis pas l'Univers, pourtant. - Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément. Mais tout cela est encore ordinaire.

Le sérieux, c'est qu'il faut que tu te tourmentes beaucoup. Peut-être que tu aurais raison de beaucoup marcher et lire. Raison en tout cas de ne pas te confiner dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements doivent s'exécuter loin de ces lieux-là. Je suis loin de vendre du baume, mais je crois que les habitudes n'offrent pas des consolations, aux pitoyables jours.

Maintenant, c'est la nuit que je travaince. De minuit à cinq heures du matin. Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. A trois heures du matin, la bougie palit; tous les oiseaux crient à la fois dans les arbres: c'est fini. Plus de travail. Il me fallait regarder les arbres, le ciel, saisis par cette heure indicible, première du matin. Je voyais les dortoirs du lycée, absolument sourds. Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards. - Je fumais ma pipe-marteau, en crachant sur les tuiles, car c'était une mansarde, ma chambre. A cinq heures, je descendais à l'achat de quelque pain; c'est l'heure. Les ouvriers sont en marche partout. C'est l'heure de se soûler chez les marchands de vin, pour moi. Je rentrais manger, et me couchais à sept heures du matin, quand le soleil faisait sortir les cloportes de dessous les tuiles. Le premier matin en été, et les soirs de décembre, voilà ce qui m'a ravi toujours ici.

Mais en ce moment, j'ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. - La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l'autre extrémité. - Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà.

Il sera certes fait droit à ta réclamation! N'oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et artistique, si tu le rencontres. J'ai évité jusqu'ici les pestes d'émigrés caropolmerdis. Et merde aux saisons et colrage.

Courage.

                                           A. R.

                   Rue Victor-Cousin, Hôtel de Cluny.

II

à Charleville.

Laïtou (Roche) (canton d'Attigny),

                        Mai 73.

Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous.

O Nature! ô ma mère!

(Ici un dessin. )

Quelle chierie! et quels monstres d'innocence (sic), ces paysans. Il faut le soir, faire deux lieux (sic), et plus, pour boire un peu. La mother m'a mis là dans un triste trou.

(Autre dessin. )

Je ne sais comment en sortir: j'en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè., etc Je travaille pourtant assez régulièrement; je fais de petites histoires en prose, titre général: Livre païen, ou Livre nègre. C'est bête et innocent. O innocence! innocence; innocence, innoc fléau!

Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission de parlementer avec le sieur Devin, imprimeur du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S'il n'emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d'en coller un cliché, une annonce!)

Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m'absorculant tout entier. Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère!

Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que j'active autant que je puis.

                                                               R.

Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.

La mère Rimb, retournera à Charlestown dans le courant de juin. C'est sûr, et je tacherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.

Le soleil est accablant et il gèle le matin. J'ai été avant-hier voir les Prussmars à Vouziers, une préfecture de 10 000 ames, à sept kilom. d'ici. Ca m'a ragaillardi.

Je suis abominablement gêné. Pas un livre, pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici? Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique j'en aie déjà trois, ça coûte tant! Enfin voilà!

Bon revoir, tu verras ça.

                                                              RIMB.

III

à Rethel.

                Charleville, 14 octobre 75.

Cher ami,

Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours. Pour tout simplifier, j'ai dit à la Poste d'envoyer ses restantes chez moi, de sorte que tu peux écrire ici, si encore rien aux restantes. Je ne commente pas les dernières grossièretés du Loyola, et je n'ai plus d'activité à me donner de ce côté-là à présent, comme il parait que la 2e 'portion' du 'contingent' de la 'classe 74' va-t-être appelée le trois novembre suivant ou prochain: la chambrée de nuit:

              'REVE'

     On a faim dans la chambrée -

         C'est vrai

     Emanations, explosions,

Un génie: Je suis le gruère!

Lefebvre: Keller!

Le génie: Je suis le Brie!

Les soldats coupent sur leur pain:

        C'est la vie!

Le génie - Je suis le Roquefort!

             - ça s'ra no' mort!

             - Je suis le gruère

              Et le Brie etc.

                           Valse

On nous a joints, Lefebvre et moi, etc.

De telles préoccupations ne permettent que de s'y absorbère. Cependant renvoyer obligeamment, selon les occases, les 'Loyolas' qui rappliqueraient.

Un petit service: veux-tu me dire précisément et concis - en quoi consiste le 'bachot' ès sciences actuel, partie classique, et mathém., etc. - tu me dirais le point de chaque partie que l'on doit atteindre: mathém., phys., chim., etc., et alors des titres, immédiat, (et le moyen de se procurer) des livres employés dans ton collège; par ex. pour ce 'Bachot', à moins que ça ne change aux diverses universités: en tous cas, de professeurs ou d'élèves compétents, t'informer à ce point de vue que je te donne. Je tiens surtout à des choses précises, comme il s'agirait de l'achat de ces livres prochainement. Instruc. militaire et 'Bachot', tu vois, me feraient deux ou trois agréables saisons! Au diable d'ailleurs ce 'gentil labeur'. Seulement sois assez bon pour m'indiquer le plus mieux possible la façon comment on s'y met.

Ici rien de rien.

J'aime à penser que le Petdeloup et les gluants pleins d'haricots patriotiques ou non ne te donnent pas plus de distraction qu'il ne t'en faut. Au moins ça ne chlingue pas la neige, comme ici.

A toi 'dans la mesure de mes faibles forces'.

Tu écris:

                A. RIMBAUD

                31, rue Saint-Barthélémy

                Charleville (Ardennes), va sans dire.

P. -S. La corresp. 'en passepoil' arrive à ceci que le 'Némery' avait confié les journaux du Loyola à un agent de police pour me les porter!

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